Premices du portrait d'un raciste
Que les facteurs historiques et les conditionnements économiques et sociaux suscitent des attitudes à caractère xénophobe est un postulat qui ne soulève a priori que peu d'objections. Qu'il existe des données psychologiques qui font qu'une personne soit plus ou moins susceptible de répondre favorablement à une propagande raciste, voilà qui interpelle déjà plus. Comment en effet appréhender le phénomène raciste dans son ensemble sans référence à la conscience ou à la subjectivité de l'acteur ? C'est donc par une approche centrée sur l'individu plus que sur la société, sur l'affectivité du sujet plus que sur ses opinions, que nous allons nous pencher succinctement.
1. Du développement de la personnalité au comportement raciste
S'il peut être tenu pour acquis que la personnalité est un facteur déterminant de préférences idéologiques, y-a-t-il pour autant des prédispositions individuelles au préjugé ? L'étude D'Adorno sur la personnalité autoritaire, quoique insuffisante pour expliquer le phénomène du racisme, apporte à cette question des réponses intéressantes.
Selon lui, les convictions d'un individu, quelles qu'elles soient, sont l'expression des tendances profondes de sa personnalité. Celle-ci se forme dans l'enfance, au sein de la famille et à travers l'éducation. Son expérience a montré que ce sont les enfants qui ont eu une discipline rigide, imposée par les parents, qui ont le plus de préjugés. Ce serait un mécanisme de frustration qui pousse ceux-ci à rejeter le groupe étranger avec violence tout en acceptant sans critique son propre groupe. "Contraint à une soumission en surface, l'enfant développe une agressivité qui a peu de moyens d'expression. Le placement d'un antagonisme réprimé vis-à-vis de l'autorité pourrait être une source, peut-être la source principale de l'antagonisme vis-à-vis des "out-groups"."
D'une part, l'enfant s'identifie aux parents ; d'autre part il les rejette, ainsi que l'autorité en général. Ce qui conduit à la complexité d'un être qui est à la fois hyperconformiste et contre l'autorité établie car il l'a vécue dans son enfance comme étant arbitraire. Dans son conformisme, il cherche un soutien venant de l'autorité ou de l'opinion ; c'est pourquoi il adopte les valeurs et les règles conventionnelles. D'un autre côté, il cherche à réprimer son sentiment d'agressivité dirigé contre l'autorité en le reportant sur des groupes faibles dont il n'a pas à craindre les rétorsions. En même temps, ce mécanisme lui permet d'éviter de se rendre compte de ses propres faiblesses psychologiques.
Les restrictions vécues pendant l'enfance et les problèmes de tous les jours une fois adulte provoquent des frustrations ; c'est en réaction à celles-ci que naît l'agressivité. Dans cette optique, "le préjugé n'est plus la rationalisation instrumentale d'une domination, ou plus seulement. Il devient un mode de résolution de problèmes et de tensions qui s'originent ailleurs que dans le contact entre races: dans l'expérience vécue du groupe racisant qui trouve dans le groupe racisé l'exutoire de ses difficultés sociales et psychologiques.". Disons enfin comme Adorno que les "forces de personnalité sont, non pas des réponses, mais des dispositions à la réponse".
2. De l'angoisse de l'étranger aux mécanismes de projection
Dès le début de la vie, un mécanisme psychique -la projection- s'installe et accompagne l'être humain tout au long de son existence. Tout commence par ce que les psychanalystes appellent "l'angoisse du huitième mois".
A cet âge, le bébé commence à faire la distinction entre lui et les autres et ressent une angoisse qui peut aller jusqu'à la panique quand un visage qui n'est pas celui de sa mère ou d'une personne de son entourage se penche sur lui. Ce visage inconnu est le signe de l'absence de la mère et engendre une grande frustration qui, à son tour, éveille chez l'enfant ses premières pulsions de haine et de rancune. Pour se préserver, il va projeter cette agressivité qui le menace sur tous ceux qu'il ne reconnaît pas. "Projetés sur autrui, devenu le miroir de ses propres pulsions, ces mouvements de rage et de colère ne paraissent plus appartenir au "persécuté" mais être nés chez le "persécuteur", ce qui autorise en toute bonne foi une réaction agressive de défense contre cette "intrusion extérieure" qui menace la fragile identité de l'enfant." C'est une étape nécessaire au développement de tout être humain. Néanmoins, on constate que ce développement peut ne jamais aboutir et que ce processus de nature persécutive peut se réveiller tout au long de la vie chaque fois que des circonstances angoissantes, extérieures ou intérieures, dépassent les capacités à réagir face aux difficultés et suscitent une vive intolérance à la frustration et aux aspects destructeurs qu'elle fait naître. Alors, la tentation de rendre responsable un bouc émissaire peut réapparaître. Et la peur d'un persécuteur imaginaire (Barbare, Juif, Gitan, colonisé, immigré,...) provoque alors en retour persécutions et violences racistes.
La notion de projection est une clé pour comprendre le phénomène raciste, tant dans l'individu que dans la collectivité. Pour J-B Pontalis, la projection c'est mettre au dehors ce que nous ne voulons ni pouvons admettre en nous, ce que nous percevons comme mauvais, coupable, dangereux. Selon lui toujours, le sujet attribue à autrui les tendances, les désirs, etc., qu'il méconnaît en lui: le raciste par exemple, projette sur le groupe honni ses propres fautes et ses penchants inavoués. D'ailleurs, ce n'est pas pour rien si les thèmes accusateurs restent toujours sensiblement les mêmes, à savoir l'argent, le pouvoir et le sexe, ce qui nous éclaire sur leurs principales préoccupations. Le racisme est donc avant tout une relation qui trouve à s'exprimer par un effet de miroir.
L'altérité a depuis toujours représenté une menace. Déjà l'enfant en disant "moi" a besoin pour cela de rejeter les autres en les refusant. Après, il lui faut un certain temps pour se rendre compte qu'il n'est un "moi" que pour lui-même ...pour le reste du monde, il est un "autre". Bien qu'en Europe, habitués comme nous le sommes à occuper une position dominante (du moins nous le pensons), nous ne pratiquons pas souvent comme gymnastique intellectuelle le fait de se savoir l'étranger d'un autre. Mais qui sont ces "autres" et comment les voyons-nous ? Une ancienne version du Petit Larousse donnait de ces "autres" une définition intéressante, à savoir, "l'ensemble des êtres qui ne sont pas le sujet et qui s'opposent à lui, créant divers états d'angoisse et de malaise qui détruisent sa liberté". Donc, suivant cette version, l'autre serait d'office générateur de frustrations et négateur de libertés, ce qui serait susceptible d'entraîner de l'agressivité. Comme cette hostilité peut plus difficilement s'exprimer à l'intérieur de son propre groupe, elle va transiter ailleurs, notamment là où le préjugé racial le permet. Ce qui amène Michel Wieviorka à déclarer: "le préjugé racial est mystérieux parce qu'aucune occasion réelle n'est requise pour son expression; il n'est pas nécessaire que son objet constitue une offense ou une source de frustration, au contraire, les hostilités qui devraient être dirigées vers des personnes plus proches ou plus chères sont détournées vers cet objet...".
3. Du naturel au criminel
La prise de conscience de soi, la socialisation, se fait au profit de fortes frustrations subies dès la première enfance. Pour se préserver, le nourrisson -et plus tard l'adulte- projette inconsciemment sur autrui ses pulsions agressives qui lui reviennent ensuite comme venant de l'extérieur par un effet de miroir. Lorsque l'individu cherche satisfaction et trouve des obstacles devant lui, s'il ne peut se retourner contre les groupes responsables ou proches, il manifestera son agressivité sur un bouc émissaire. Ce dernier sera d'autant plus propice et plus tentant qu'il sera vulnérable et dans une situation sociale d'infériorité. Ce mécanisme de défense et de défoulement ne s'applique bien évidemment pas toujours dans un contexte ethnique, l'exemple le plus fréquent étant celui de parents qui, pour des raisons anodines, s'en prennent à leurs enfants parce qu'ils ont eu une journée difficile au bureau. Néanmoins, la vigilance s'impose face à ce type de mécanisme qui, quoique naturel et nécessaire à toute évolution individuelle, devient vite un danger dans les mains de mouvements extrémistes qui se servent sciemment des immigrés comme un défouloir à nos angoisses collectives...
4. Prends garde à toi ... j'ai peur !!!
Le raciste est un homme qui a peur et qui, pour se rassurer, polarise ses craintes sur un objet identifiable. C'est d'ailleurs ce que fait le petit enfant quand il impute ses terreurs au grand méchant loup caché sous son lit. C'est aussi ce qui lui permet, à force, de maîtriser ses fantasmes, d'où l'aspect bénéfique de l'angoisse enfantine. Le raciste, lui, n'a rien maîtrisé du tout...
Ce qui nous amène à nous poser la question suivante : faut-il être agressé pour avoir peur ou avoir peur pour agresser, bref, qui de l'agression et de la peur est la poule ou luf ? Pour nous, le racisme est une satisfaction commode et relativement inoffensive (pour celui qui agresse) de l'instinct agressif qui sommeille en tout un chacun. Le raciste se dupe lui-même en prétendant qu'il ne fait que réagir à une menace qui pèse sur sa personne, son groupe, sa culture... Ces menaces sont souvent fictives et résultent généralement d'une projection sur le groupe haï de sa propre agressivité. Cette agressivité provient de nos angoisses inconscientes. Comme les animaux, l'homme qui a peur agresse ; c'est une conduite commune à l'espèce.
Le raciste a peur d'être agressé ou a peur parce qu'il croit l'être et de ce fait agresse à son tour pour exorciser cette peur. "L'agressivité de chacun, individu ou groupe, répond à l'agressivité de la peur réciproque", voilà ce qu'il y a de tragique dans les rapports humains. On peut donc dire que, poussé à l'extrême, le racisme est une sorte de paranoïa collective qui peut aller au meurtre quand le rejet et la mise à l'écart ne suffisent plus. Comme dans toute paranoïa, il n'y a plus de logique qui compte et n'importe quel prétexte est bon pour entretenir le préjugé et la haine. Ce n'est pas la race qui suscite le racisme mais plutôt la haine de l'autre qui invente la race. "Le recours à la notion de race n'obéit à rien d'autre qu'au désir de donner une consistance à la peur et à la haine".
5. Différence, similitude, même angoisse
La plupart sont d'accord de dire que la différence inquiète, même si parfois elle séduit. L'étranger inspire tout d'abord de la curiosité, puis une sorte d'appréhension vite teintée de méfiance ...on se demande s'il ne va pas faire sans prévenir quelque chose de dangereux, d'inattendu. De la part de nos "semblables", nous croyons savoir à quoi nous attendre, du moins, nous en connaissons les signaux, les codes. A partir du moment où l'on peut s'identifier, on n'est jamais sans défense. Dans chaque étranger il y aurait donc un ennemi potentiel qu'il faut surveiller en prenant garde de ne pas éveiller sa méfiance, mais surtout ne pas oublier qu'il n'est pas et ne sera jamais "des nôtres". Néanmoins, comme l'affirme le psychanalyste Daniel Sibony, le racisme n'est pas que le refus de la différence. C'est principalement quand la différence s'estompe que naît le sentiment de haine, car cet "autre" devenu "même" devient encore plus angoissant : il remet en cause notre sentiment d'identité. "La haine apparaît quand la vérité de l'autre se révèle, à savoir : il n'est pas inférieur, il est un semblable".
Parfois, l'image du semblable, du double est beaucoup plus troublante que celle de l'autre auquel il est difficile de s'identifier. C'est pourquoi on trouve des ressemblances frappantes entre le racisme et l'attitude de certains envers les handicapés, les personnes atteintes du SIDA, etc. C'est le même rejet à base de peur avec à larrière plan le souhait obscur de les supprimer. S'il y a un tel rejet, c'est parce qu'ils nous renvoient de nous-mêmes une image qui met en péril notre équilibre, qu'ils nous font prendre conscience de ce qui nous agite ...inconsciemment. Il est d'ailleurs révélateur de voir de quelle manière les partis d'extrême droite ont exploité la peur du SIDA pour nourrir les imaginations collectives : "Jean-Marie Le Pen est entré sur le terrain du SIDA avec la même technique que celle qu'il avait utilisée à propos de l'immigration. C'est la même aisance dans l'irrationnel, la même façon de détourner les faits, le même goût pour la manipulation des fantasmes collectifs. C'est surtout une nouvelle fois l'expression d'une idéologie d'extrême droite qui trouve dans l'exclusion et dans l'enfermement les seuls remèdes à la paranoïa qu'elle génère."
Nommer le malheur, lui prêter un visage donne l'illusion de pouvoir le maîtriser. Cela réconforte le moi collectif et le moi individuel.
Quelles que soient les justifications alambiquées auxquelles il a recours, le raciste ne s'abreuve ni à la raison, ni à l'intelligence, mais à la peur et aux stéréotypes. La persuasion peut convaincre les intelligences, le mépris raciste est, quant à lui, inaccessible à la logique. Mais la peur de l'autre reste avant tout une peur de soi et de l'exclusion et bien souvent le dernier recours de ceux qui se sentent eux-mêmes exclus. A la base, on retrouve ces sentiments faits de peur et de fascination mêlés...
6. Je ne suis pas raciste... mais
Certains considèrent le refus de l'autre comme une catégorie universelle, propre à la nature humaine. D'autres, les psychanalystes notamment, voient parfois dans le racisme une sorte de pathologisation de la xénophobie vue au niveau de l'individu comme étant une réaction normale de rejet et de fascination pour l'étranger. Difficile de n'y voir que cela...
Le rejet de l'autre serait un sentiment "naturel" qui sommeille en chacun de nous pour se réveiller à la moindre occasion. Considérant les mécanismes psychologiques évoqués dans ce dossier, ce ne peut être que vrai. Cela veut-il dire pour autant qu'il est impossible de ne pas être raciste, de ne pas haïr et que ceux qui affirment ne pas être racistes sont des menteurs ou des tricheurs ? Pour cela, il faudrait ne pas faire la part des choses entre un mouvement d'agacement ou d'hostilité passagers à qui l'on donne, par paresse ou par ignorance, une explication raciale et un racisme militant qui rejette une fois pour toutes un groupe dans son ensemble.
Si la peur et la haine sont des sentiments naturels communs à l'espèce, le racisme institué en idéologie ne l'est certainement pas. "On ne naît pas raciste. On apprend à l'être. Ce n'est pas un sentiment spontané et individuel de personne à personne, mais un sentiment acquis et collectif de groupe à groupe." Ce qui s'apprend, ce n'est pas la peur et la haine mais le visage que vont lui faire prendre les circonstances. Nous jouerions le jeu des racistes en prétendant que le racisme est universel et qu'il est partie prenante de notre nature humaine. "Si on fait de la haine entre les groupes humains un sentiment "naturel", si on admet en somme, qu'il est bien naturel de haïr ceux qui, il faut bien le reconnaître, sont d'une autre nature, et si l'on feint de confondre liberté et libéralisme, générosité et stupide aveuglement, alors on est, en face du racisme, totalement désarmé. Réalisme et banalisation - la double connivence - ont assuré leur règne et le racisme triomphe sans obstacle." Nous ferions pire encore en l'identifiant à une sorte de maladie, car, si les racistes sont des malades, cela sous-entendrait qu'il existe un microbe, extérieur à l'organisme humain, qui endosserait seul le mal tout en déculpabilisant celui qui le porte.
7. L'antiracisme est avant tout une hygiène mentale !
Avouons pour conclure que le rapport à l'autre, à l'étranger, est pour chacun de nous problématique. La plupart des individus vivent la xénophobie qui est en eux sur le mode de la répulsion et de la culpabilité. A cause de notre passé historique, un interdit moral pèse heureusement encore sur de telles attitudes. Aussi, au lieu de prendre conscience des tendances et des impulsions inacceptables dont nous sommes porteurs et de les maîtriser, on se cache honteusement sous des formules purificatoires du style "je ne suis pas raciste ...mais".
On ne renonce pas facilement à perdre un peu de son humanité, et pourtant, ce n'est qu'en décelant d'abord le racisme en nous qu'on arrivera à le combattre dans nos propres conduites. "Une reconnaissance plus précise, chez chacun de nous, de telles réactions serait un léger progrès; car celui qui les nie se trouve dans l'état de blocage psychique du pharisien, chez qui aucun progrès n'est plus possible."Maîtriser nos vieilles émotions et évaluer concrètement le danger vaut mieux que de pencher dans l'agressivité. Pour éviter d'extérioriser sur d'autres notre faiblesse, notre peur, il faut être capable de reconnaître nos tendances impulsives et donc de les gérer. On ne peut donc être sincèrement antiraciste que par conviction et par réflexion pour avoir mesuré les implications funestes du racisme...