Claude Demelenne
Sale temps pour la démocratie. La dictature du parti unique menace. Dictature "soft". Mais dictature quand même. Jadis, le débat était consistant. La gauche était vraiment la gauche. Et la droite jouait cartes sur tables. Elle était "réac", et fière de lêtre. Le décor a changé. Le consensus mou est devenu la règle. Ses effets pervers sont innombrables.
Sociaux-libéraux du PS et libéraux-sociaux du PRL sapprêtent à gouverner ensemble. Les derniers repères sestompent. Chacun courtise le centre, longtemps monopole des sociaux-chrétiens. Lorsque nos mandataires politiques se transforment en clones, il est urgent de tirer le signal dalarme. Le consensus mou mine la démocratie. Il est lune des causes - et non la moindre - des succès de lextrême-droite.
Vive le capitalisme ?
Si nos partis politiques traditionnels continuent à se quereller sur des broutilles, ils saccordent désormais sur lessentiel. Le parti unique a le coeur à droite. Plus personne ne met en cause les fondements du capitalisme. Quiconque ose saventurer sur ce terrain est diabolisé. Saffirmer anti-capitaliste, cest prendre le risque dêtre automatiquement assimilé à un nostalgique du goulag et des khmers rouges.Balayés, les dogmes du socialisme scientifique. Place aux dogmes du libéralisme scientifique. Sans le marché, point de salut. Les plus audacieux défendent "léconomie sociale de marché". Lemploi, bien entendu, est la priorité des priorités. Les recettes sont immuables et acceptées par tous. Seules quelques modalités varient. Il faut réduire les charges sociales, flexibiliser le marché du travail, améliorer la formation, rendre les chômeurs "employables" ... Le salut, cest lEurope. Critères de convergence, pacte de stabilité, Euro. Ce sera dur, mais les Européens sen sortiront, arcs-boutés à leur monnaie unique. Les privatisations, avec ou sans service universel, sont le seul chemin praticable. LEtat, cest bien connu, est un piteux gestionnaire. Un monstre dincompétence, à vocation liberticide. Vive, donc, le capitalisme, source de progrès pour lhumanité tout entière !
Cruel paradoxe. Le capitalisme incarne lunique star planétaire. Or, depuis leffondrement du communisme et la chute du Mur, il remontre son vrai visage. On le croyait devenu social, tempéré, civilisé. Son lot dinjustices, de violences, dhorreurs, nous explose en pleine figure. Les chiffres du dernier rapport du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) sont effarants. Ils dressent la carte dun monde de plus en plus inégalitaire, scandaleux, invivable. Les trois personnes les plus riches du monde ont une fortune supérieure au produit intérieur brut (PIB) total des 48 pays en développement les plus pauvres. Les avoirs des 84 personnes les plus riches surpassent le PIB de la Chine (1,2 milliard dhabitants). Parmi les 4,4 milliards dhabitants des pays en développement, près des trois cinquièmes sont privés dinfrastructures de base. Près dun tiers na pas accès à leau potable. Le revenu dune centaine de pays a décru depuis dix ans. Lespérance de vie y régresse. Cest notamment le cas dans la plupart des anciens pays communistes dEurope de lEst, livrés sans garde-fou à la brutalité capitaliste. Dans les pays riches, lexclusion et la pauvreté progressent. Aux Etats-Unis, malgré un revenu par habitant le plus élevé du monde, près de 16,5% de la population vit dans la pauvreté. Selon le PNUD, il suffirait de moins de 4% de la richesse cumulée des 225 plus grosses fortunes mondiales pour donner à toute la population du globe laccès aux besoins de base et aux services sociaux élémentaires (santé, éducation, alimentation). Vive le capitalisme, vraiment ?
Lutte des classes à lenvers
Pensée unique. Discours unique. Avec juste quelques nuances. Pour amuser la galerie. Justifier les élections. Les laissés-pour-compte du "progrès" ne sont pas dupes. Ce discours-là, pour eux, est insupportable. Faut-il sétonner si beaucoup dentre eux accordent leurs suffrages aux démagogues de lextrême-droite ?Diaboliquement, les fachos tiennent généralement un discours anti-capitaliste. Ils clament, comme Le Pen, quils défendront les petites gens contre les horreurs de lEurope des marchands. Ils réintroduisent un discours de luttes de classes à lenvers. La gauche gestionnaire a jeté léponge ? Elle nappelle plus les damnés de la terre à se dresser contre ses exploiteurs ? Quà cela ne tienne, lextrême-droite reprend le flambeau. Elle crée une nouvelle race dexploiteurs : les plus pauvres parmi les plus pauvres, tous ceux qui sont "différents", les nomades : étrangers, immigrés, réfugiés ... Transformés en boucs-émissaires, ils sont jetés en pâture aux classes laborieuses de nos sociétés européennes. Montrés du doigt comme responsables de tous leurs malheurs.
Lextrême-droite fait les yeux doux à lélectorat populaire. Le parti unique des bien-pensants distille un discours aseptisé et technocratique, coupé du réel. Il ne nomme plus les exploiteurs, se contentant de dénoncer les "dysfonctionnements" dun système quil suffirait de corriger à la marge pour rendre plus performant. Lextrême-droite parle, dans un langage simple, des problèmes rencontrés par les sans-grade dans leur vie quotidienne. En refusant de se couler dans le moule réducteur du social-capitalisme, elle réussit à distiller ses monstruosités. Comme toujours, les fachos avancent masqués. Avec dautant plus defficacité quils ont la prétention dêtre les derniers résistants à la dictature du parti et de la pensée uniques.
Avec dautant plus defficacité, également, que le parti unique des bien-pensants reprend à son compte plusieurs pans de la logique de lextrême-droite.
Mimétisme
Les exemples de ce mimétisme par rapport à lextrême-droite ne manquent pas. Le monde politique belge traditionnel compte parmi les plus frileux dEurope. Hypnotisés par lextrême-droite, nos dirigeants ont peur de leur ombre. La page du vingtième siècle sera tournée quil nauront toujours pas accordé le droit de vote aux immigrés non-Européens. Contrairement à la plupart des Etats voisins, ils refusent de régulariser la situation des sans-papiers établis chez nous depuis plusieurs années, fuyant persécution et misère dans leur pays dorigine. Libre circulation pour les marchandises, mais pas pour les êtres de chair et de sang. Ils participent à la construction dune Europe-forteresse. Ils relaient le mythe dun continent qui, soi-disant assailli par des hordes de réfugiés, serait "incapable daccueillir toute la misère du monde". Face à la montée - bien réelle - de la petite et moyenne délinquance, ils communient dans lillusion du tout-sécuritaire. Lan dernier, à Cureghem, Vande Lanotte a envoyé ses flics rétablir "lordre". Pendant des décennies, le parti unique a laissé ce quartier à labandon. Jeunes immigrés et lumpem prolétariat y ont vérifié, à leurs dépens, cette vérité élémentaire : aux yeux des pouvoirs publics, les exclus nexistent pas, ils ne comptent pas.Comme lextrême-droite, le parti unique désigne des boucs-émissaires. Pendant plusieurs décennies, la Belgique unitaire et ses défenseurs ont été traînés au banc des accusés. De nombreux Flamands accusaient les Wallons dentraver lessor de la Flandre. De nombreux Wallons reprochaient aux Flamands dempêcher le redressement de leur région. Pêle-mêle, le centralisme belge, lEtat "belgo-flamand" et le "boulet wallon" furent rendus responsables du mauvais fonctionnement du système. La régionalisation fut présentée comme la recette-miracle pour rapprocher le pouvoir du citoyen. Lémergence de trois petites régions fières de leur autonomie devait générer une sorte de "révolution de velours", gage dun avenir meilleur pour tous les citoyens. Cette réforme cosmétique na rien réglé. Elle a, au contraire, amoindri la force de frappe de ceux qui, dans les syndicats, le monde enseignant et la gauche combative, tentent de sopposer à la logique du parti unique.
Casser le parti unique
A lintérieur du parti unique, subsistent quelques poches de résistance. Régulièrement, des voix se font entendre, refusant lasservissement à une logique suicidaire. Des voix timides et isolées, sépoumonant souvent dans le désert. Ces voix doivent être relayées. Il est urgent de casser le parti unique. Le sursaut, hélas, ne viendra pas des actuels gestionnaires de gauche. Cette gauche-là a été le principal moteur du consensus mou. Cest elle qui sest convertie à la philosophie libérale. Cest elle qui a enterré le débat contradictoire, vecteur de démocratie. Le sursaut viendra : du monde associatif, des Verts progressistes, de la gauche combative ...Pour lutter contre le parti unique, allié inconscient mais objectif de lextrême-droite, la gauche doit rompre avec ses vieux démons : la fascination du pouvoir pour le pouvoir, le localisme, le chauvinisme, lhyper-légalisme également, cette incroyable perversion qui fait que tant de progressistes sincères sinterdisent aujourdhui, au nom du respect de la démocratie, de restreindre la liberté daction des fascistes du Vlaams Blok et du Front National. La gauche ne redeviendra une gauche de rupture que si elle renoue avec la plus belle de ses valeurs originelles : linternationalisme. "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !". Nous en sommes loin, à lheure où de nombreux socialistes empruntent les chemins de traverses du nationalisme. Le nationalisme est toujours un combat de droite. Niant les contradictions de classes, il en appelle à lunion sacrée pour résister à de fantasmatiques ennemis extérieurs.
Pour en finir avec le parti unique, la gauche doit, enfin, réhabiliter le conflit. Oser affronter - comme dirait Riccardo Petrella - les nouveaux maîtres du monde et leurs relais locaux. Pas seulement dans les discours du 1er mai, mais sur le terrain de laction quotidienne. En Belgique, le prochain test aura lieu lors des élections du 13 juin 1999. Il peut paraître microscopique à léchelle des défis planétaires qui se posent à la gauche. Dans la lutte contre le parti unique, il nexiste pas de petites victoires. Nos sages gestionnaires de la gauche bien-pensante envisagent, paraît-il, de gouverner main dans la main avec la droite libérale. Pareil scénario marquerait un nouveau triomphe du parti unique. Il nest pas trop tard pour enrayer la machinerie "violette". Et pour forcer les plus lucides des socialistes à démonter la mascarade du libéralisme "social".