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Article revu et corrigé en septembre 2010

 

Rues sans complexes

Au cours de promenades en Belgique, notre équipe photographique a eu la surprise de découvrir des rues à la gloire de célébrités même pas ambiguës. Presque dans chaque cas, ces rues font partie de lotissements récents. Curriculum vitae édifiant…

Photos RésistanceS

Verschaeve, Cyriel
Ordonné prêtre en 1897, il enseigne l’histoire et l’allemand,  participe à des cercles littéraires, écrit des poèmes, des essais, des pièces de théâtre et tente de fonder une congrégation pour la conversion des Boers d’Afrique du Sud au catholicisme. Au cours de la guerre 14-18, il participe au mouvement frontiste (1) et se lie avec Joris Van Severen. En 1925, il déclare : "Pour moi,
la Belgique n’existe pas et je ferai en sorte qu’après ma mort la Belgique me déteste".

En 1931, il soutient chaleureusement la fondation du Verdinaso. Plusieurs fois invité en Allemagne nazie, il rédige dès le début  de l’Occupation "Het Uur van Vlaanderen", une apologie de la collaboration. Le 6 novembre 1940, il est proclamé président du Conseil culturel flamand, contrôlé par la Communauté de travail germano-flamande (DeVlag) et par la SS. Partisan du rattachement de la Flandre au Reich, Verschaeve tente de concilier christianisme et nazisme (notamment dans son essai "Europa und der neue Glaube").

Évacué  par la SS en Allemagne à la veille de la Libération, il tente d’y former un "gouvernement flamand" en exil. Lors de la défaite nazie et grâce à des complicités ecclésiastiques, il se cache en Autriche jusqu’à la fin de sa vie. Par arrêt du 11 décembre  1946, le Conseil de guerre de Bruges l’avait condamné à mort par contumace. Il reste à l’heure actuelle, l’une des références de la mouvance Vlaams Blok.

Cyriel Verschaeve a sa rue à Marke (commune de Courtrai, Flandre occidentale), Lanaken (Limbourg), Kapelle-op-den-Bos (Brabant flamand), Zoersel et Puurs (Anvers).  Dans cette dernière commune, le poète SS est ainsi honoré en plein village de Breendonk, à quelques centaines de mètres du camp.

Van Severen, Joris
Député frontiste de 1921 à 1929, il fut séduit par la pensée de Charles Maurras et de Benito Mussolini. Face au VNV de Staf De Clercq, Van Severen fut Leider de l’autre organisation fasciste flamande des années 30, le Verbond der dietsche nationaal-solidaristen (Verdinaso). Le projet du Verdinaso était la constitution d’un Etat thiois, c’est-à-dire regroupant tous les néerlandophones de Lille à Groningue. Il rassemblait 15.000 participants à ses festivités et pouvait aligner  5000  "Chemises vertes" au sein du Dinaso militanten orde (DMO).

Vers 1939, Van Severen se rallia à l’État belge, pour lequel il préconisait une monarchie renforcée au-dessus des partis, une organisation corporative et la neutralité. Arrêté le 10 mai 1940 par les autorités belges, il fut  tué à Abbeville par des militaires français. Sous l’occupation, une grande partie du Verdinaso se rallia au parti unique de Staf De Clerq.

Le Leider du Verdinaso a sa rue à Wakken (entité de Dentergem, Flandre Orientale).

 

Et en Communauté française ?
Certes, me faisait remarquer un copain flamand, mais vous, de culture francophone, vous pouvez vous vanter d’être représentés par Hergé et Simenon ! Il a raison : l’un comme l’autre, nettement marqués à droite, ont collaboré aux médias de l’Occupation. Le premier a sa rue à Céroux-Mousty (Ottignies-Louvain-la-Neuve), le second en a deux dans la région liégeoise et une… à  Dilsen-Stokkem (Limbourg).

Mais un parallèle correct serait qu’il existât en Wallonie des rues honorant Léon Degrelle ou les assassins de François Bovesse. Impensable. Et, pour nous cantonner à la littérature, si des écrivains de talent et assumant leur fascisme (Céline,  Drieu la Rochelle, Brasillach) sont toujours réédités, nous doutons qu’ils aient leur rue dans l’hexagone (peut-être à Vitrolles ?)

Dans un ordre d’idées un peu différent, Joseph Staline a son quai à Tournai et sa rue à Trooz, Frameries, Courcelles… et Deurne (Anvers). Sans doute ces communes ont-elles voulu, à la Libération, honorer le maréchalissime au même titre que les autres dirigeants alliés (Roosevelt, Churchill, De Gaulle), et non le dictateur pataugeant dans le sang de millions de victimes. Pourtant, même dans l’ex-bloc soviétique, ces rues ont été débaptisées dès les années 50. Qu’attendent les autorités pour assimiler les  révélations  (dès les années 30) sur les crimes de Staline ? (***)

Au sujet d’assassins plus anciens (largement préfascistes), l’auteur de ces lignes sait comme il est difficile de faire démordre des autorités communales piégées par une mouvance intégriste. Malgré cent témoignages sur la responsabilité du général t’Serclaes de Tilly dans le massacre de Magdebourg (20.000 morts, 1631), ces autorités et des associations proches persistent à le promouvoir par une rue, une statue, un orchestre et une bière.

Pour en revenir aux rues sans complexe des Flandres, que font les partis démocratiques ? Les visiteurs du mémorial de Breendonk savent-ils que dans la même entité, ceux qui commandaient et inspiraient les bourreaux ont leurs rues ? Les communes citées ne sont quand même pas à majorité Vlaams Blok ! Un cordon sanitaire contre l’extrême droite ne peut se passer de  prendre aussi en compte la mémoire.

M.M.

(1) Distinct de l’activisme (collaboration avec l’Occupant allemand), le frontisme exploitait le sentiment pacifiste bien compréhensible dans les circonstances de la première boucherie mondiale. Comme son nom l’identique, il s’adressait aux démobilisés flamands revenant du "front".

Source : "RésistanceS", n° 6, printemps 1999, pp. 7-8.

(***) Courrier reçu à la rédaction le 22 janvier 2004

"J'ai bien connu le quai Staline pour avoir habité dans l'une des ses perpendiculaires. Le nom fut effectivement donné à l'Allié et non au dirigeant soviétique dont les exactions sont aujourd'hui de notoriété publique. Bien qu'un peu lent sur la détente (comme le PCF dans les années '80), le conseil communal a, il y a quelques années, eu l'intelligence de
changer ce nom pour lui donner celui, bien plus appréciable, de Quai Sakharov."