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Enquête dans l’Histoire
noire de la BD
Jacques Martin,
produit de «Vichy»

Les premiers dessins du père
d’Alix ont été publiés, durant la Seconde
Guerre mondiale, dans la revue d’une organisation aux ordres
du Maréchal Pétain, le chef de l’Etat autoritaire
de Vichy, qui figure ici sur une affiche de propagande.
Si vous voulez mieux connaître Jacques Martin, l’auteur
d’Alix, le célèbre jeune romain héros d’une
BD incontournable, il vous suffit de parcourir les sept pages que
lui consacre con amore le dernier numéro de « Réfléchir
& Agir ».
Mine de rien, ça fait deux problèmes : « Réfléchir
& Agir » est un opuscule confidentiel français d’extrême
droite (tendance : « hard ») et Martin y revient, sans
l’ombre d’un regret, sur sa participation, entre 1941
et 1943, aux «Chantiers de la jeunesse », une organisation
chapeautée par le gouvernement crypto-fasciste de Vichy.
Pire : il a fourni textes et dessins à « Je Maintiendray
», la revue de ces « Chantiers ».
Aujourd’hui, à 65 ans de distance, Martin resterait fidèle
à ses choix de jeunesse, qui le portaient vers Pétain
et le régime de Vichy.
Eclairage.
Alix collabo ? Oui, d’un point
de vue strictement gaulois. Par opposition à Astérix,
qui résiste à l’invasion romaine, Alix choisit
le camp des vainqueurs sans le moindre état d’âme
; et ce, dès le premier épisode de ses aventures, «
Alix l’Intrépide ». Si depuis, d’album médiocre
en album plus médiocre encore, le personnage de Martin est
devenu une sorte d’Alix l’insipide, il n’en traîne
pas moins une idéologie de collaboration avec l’occupant
et un choix délibéré pour le plus fort, Caius
Iulius Caesar.
Mais cela traduit-il une préférence,
un engagement clair de la part de son auteur, Jacques Martin ? Il
semble bien que oui.
Un faux naïf
Notre bonhomme a vingt et un ans (il est né en 1921, à
Strasbourg) lorsqu’il publie plusieurs dessins et textes dans
« Je Maintiendray », une revue associée aux Chantiers
de la jeunesse, une organisation créée par le gouvernement
autoritaire de Vichy. Le but de ces chantiers était triple
: inculquer l’idéologie collaborationniste aux jeunes
; canaliser l’énergie de ces jeunes, que les troubles
d’avant-guerre avaient préparés à une action
belliqueuse que la défaite de 1940 empêcha de réaliser
; récupérer les jeunes issus des milieux de gauche et,
notamment, du scoutisme communiste, interdit par l’occupant
et ses valets français.
Quand on lui rappelle sa collaboration
à « Je Maintiendray », Martin tente de minimiser
l’affaire : tantôt, il parle d’erreur de jeunesse,
tantôt il souligne le contenu anodin d’une simple feuille
de communication, innocent bulletin édité par l’équivalent
d’une patrouille de scouts. Un grand naïf de 21 ans qu’est
le Martin de ces années-là…
Ah, oui ? Naïf au point de rester
aux Chantiers de Jeunesse, de septembre 1941 à février
1943 ? Pouvait-on rester naïf en 1942, alors que le régime
pétainiste organisait les premières chasses aux Juifs
et lançait des razzias contre tous ses opposants politiques
? Dans sa biographie officielle, soigneusement édulcorée
par lui, Martin ne parle que du « repas pantagruélique
que mon équipe et moi avions fait à Noël 1942 !
». Pas un mot sur les rafles, les exécutions sommaires
de résistants et autres méthodes en vogue dans les états
totalitaires !

Le régime de Vichy, « Etat français
» illégal, fut aussi l’un des alliés européens
de la dictature nazie. Modèle d’une certaine jeunesse
française, son chef, le Maréchal Pétain, ici
en compagnie d’Adolf Hitler.
Quand Jacques Martin évoque une
rafle, il n’envisage que celle dont il aurait été
victime et qui lui aurait valu d’être envoyé en
Allemagne au titre du Service de travail obligatoire (STO, une structure
mis en place par Vichy pour envoyer des travailleurs français
dans les usines allemandes dans le but d’y remplacer leurs travailleurs
enrôlés sur les fronts). L’ennui, c’est que
Martin a tendance à romancer son parcours et qu’il faut
dès lors passer au peigne fin de la vérification la
moindre de ses affirmations – changeantes, selon l’interlocuteur
qu’il a en face de lui. Plusieurs points de sa biographie font
d’ailleurs l’objet de recherches approfondies.
Hergé, son premier patron
Toujours est-il qu’après la Seconde Guerre mondiale,
il se retrouve à Verviers et que, peu de temps après,
il rejoint les studios Hergé. Il n’est pas anodin de
rappeler que Hergé, le père de Tintin, s’entourait
de… collaborateurs au passé plus que douteux.
Exemples :
- Jacques Van Melkebeke, condamné pour sa participation active
au « Soir volé », dans lequel il écrivit
un compte-rendu révulsant à propos d’un procès
de résistants, à Liège.
- Bob De Moor, anversois, sympathisant flamingant notoire, proche
des « légions anti-bolchéviques ».
- Baudouin van den Brande de Reeth, qui avait laissé «
vagabonder » sa plume dans « Le Nouveau Journal »…
entre 1940 et 1943 .
- Josette Baujot, veuve d’un collaborateur français qui,
dès 1945, avait cru bon de fuir en Argentine, et sans doute
pas seulement pour y jouir du bon air de la pampa, puisqu’il
s’y fit assassiner par d’anciens résistants français.

Affiche de propagande nationaliste des Chantiers
de la jeunesse crypto-fasciste, dont fut notamment membre, sans l’ombre
d’un doute, Jacques Martin.
Hergé entretint encore des rapports
suivis avec Robert Poule. Condamné à mort pour collaboration
avec l’ennemi nazi et exilé à Paris, ce dernier
sera soutenu par le créateur de Tintin jusque dans les années
1960. Même si Poulet ne changea pas d’un iota sa «
ligne politique » puisqu’il collabora jusqu’à
son décès au journal « Rivarol », fondé
par des ex-vichystes et adepte du néofascisme, du négationnisme
et de l’antisémitisme. Le patron de Martin gardera même
des contacts réguliers avec un dénommé…
Léon Degrelle, le chef des SS wallons ! (pour les liens entre
Degrelle et Hergé : ).
Bref, en débarquant au studio
Hergé, en 1954, Martin savait où il mettait les pieds
– qui se ressemble s’assemble… Le passé de
Martin le sert auprès d’Hergé qui, par ailleurs,
n’apprécie que médiocrement les qualités
artistiques et morales du personnage. « Beau parleur »,
Martin s’est ridiculisé à plusieurs reprises en
reprenant à son compte des événements de la vie
de Hergé – la place nous manque pour évoquer l’épisode
d’un canard tué par Hergé, que Martin tua une
seconde fois, quelques mois plus tard !
Martin chez les « néo
»-fachos
Tout cela relèverait de l’histoire anecdotique de la
bande dessinée belge si Martin n’avait pas cessé
d’avancer en cachant son jeu. Des articles dans le quotidien
français « Libération », signés Mathieu
Lindon, avaient déjà attiré l’attention
sur l’idéologie délétère véhiculée
par les productions Martin (Alix, Lefranc, Jhen, Orion, Keos), empreintes
entre autres de l’aveugle soumission au vainqueur.
Dans son dernier numéro (daté de l’automne 2005),
la revue française « Réfléchir & Agir
» affiche un portrait de Martin en couverture pour annoncer
l’entretien qu’il accorda à la première.
Comme de bien entendu, Jacques Martin se défendra en prétendant
qu’il n’était au courant de rien ». Ce faisant,
il se moque du monde. Après tant d’années et l’accumulation
d’un tel faisceau de présomptions, plaider la bonne foi
met la naïveté au niveau de la bêtise.
Pouvait-il ignorer que « Réfléchir
& Agir » trimballe les pires idées de l’extrême
droite européenne ? Pouvait-il ignorer qu’au sommaire
de ses éditions précédentes, « Réfléchir
& Agir » donne dans la grande idée de l’état
paneuropéen, cher aux nostalgiques du Grand Reich ? Pouvait-il
ignorer que « Réfléchir & Agir » porte
aux nues les traditions celtiques, notamment le paganisme druidique,
qui, contrairement au christianisme, présente l’insigne
avantage de ne rien devoir aux Juifs ?
Quand Martin se lâche
Il faut dire que le paganisme affiché de Martin ne peut que
réjouir les lecteurs de « Réfléchir &
Agir », surtout dans les termes où il l’explique.
Sa nostalgie de l’empire romain rejoint les nostalgies impériales,
recueillies chez les fascistes mussoliniens et les autres nazis hitlériens.
Jamais Jacques Martin n’avait si ouvertement révélé
qu’il ne reniait en rien les options de sa jeunesse.
Ah, le bon temps où l’on
s’offrait des repas « pantagruéliques » à
la Noël de 1942. Pas à Auschwitz, Dachau, Breendonck ou
les geôles de la Gestapo, mais dans les Chantiers de la jeunesse,
aux environs de Vichy…
Alexis BORODINE
NB :
Il pourrait être évoqué une « erreur de
jeunesse » au sujet du passage de Jacques Martin, dans les rangs
des Chantiers de la jeunesse durant l’Occupation nazie de l’Europe.
Cependant, le père d’Alix, accordant, en 2005, soit 60
ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, un
entretien à « Réfléchir & Agir »,
journal confidentiel de la tendance la plus ultra de l’extrême
droite, ne peut plus invoquer ni l’ignorance ni la jeunesse.
Le dessinateur franco-belge semble donc bien avoir toujours réfléchi
et agi en connaissance de cause…!
| Morceaux
choisis
Jacques Martin, in « Réfléchir
& Agir », n° 21, automne 2005, p. 40 (extraits)
:
« Il est très étrange
de constater que le tabou de la nudité et de la sensualité
tombé, nos contemporains achoppent à présent
sur d’autres tabous, tels que le non-respect des droits
de l’homme, les rapports entre les classes de citoyens
(esclaves, ilotes, hommes libres). A voir les réactions
de certains journalistes, tout me donne à croire que
la présentation avérée par l’Histoire,
de concepts humanitaires différents des nôtres,
constitue la nouvelle indécence… ».
Commentaires :
• Depuis quand la dénonciation ou la simple présentation
du « non-respect des droits de l’homme » est-elle
un tabou pour « nos contemporains » ? Jacques Martin
devrait rafraîchir sa documentation et regarder, par exemple,
la série « Rome » (actuellement sur Canvas
; en janvier 2006 sur BeTV, avant la RTBF). Il y découvrirait
que la représentation de la ville de Rome et de ses mœurs
n’a plus rien à voir avec la Rome mussolinienne,
toute de marbre blanc, martiale et pimpante, telle que représentée
d’album en album de la série Alix !
• Par ailleurs, la présentation de « concepts
humanitaires différents des nôtres » (c’est-à-dire,
opposés aux droits de l’homme, selon le discours
de Martin lui-même dans la phrase précédente)
n’a jamais constitué une « indécence
». Sauf si ces « concepts humanitaires différents
des nôtres » sont montés en épingle
et présentés comme supérieurs aux acquis
de la Déclaration des droits de l’Homme. Ce genre
de scénario s’est développé en Allemagne,
de 1933 à 1945, qui exaltait l’ « Ubermensch
» aryen (le « sur-homme ») terrassant les
« Untermenschen » (sous-hommes).
• A notre connaissance, il n’est pas interdit ou
« indécent » de parler des « rapports
entre les classes de citoyens (esclaves, ilotes, citoyens libres)
», comme le suggère Martin. A moins, encore une
fois, de trouver que l’esclavage, c’est tendance,
et que le réintroduire ne ferait de mal à personne.
Evoquant Gilles de Rais, Martin
s’écrie : « C’est un sacré personnage,
un monstre ! Il a reconnu avoir tué plus de mille enfants
de sa main. », pour se pâmer deux lignes plus loin
(« C’est un personnage extraordinaire ») et
regretter que l’historienne Régine Pernoud ne «
le nomme jamais que par ‘’le Connétable’’,
car elle était très catholique et (…) en
défendait les principes. Je regrette qu’elle ait
été là de parti pris, comme un politicien
».
Qu’on se le dise : selon
Jacques Martin, exécrer un pédophile assassin,
c’est faire de la politique politicienne !
A.B. |
© RésistanceS –
www.resistances.be - Bruxelles – Belgique – 15 décembre
2005
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Jacques Martin à
la « Une » du numéro d’automne 2005 de «
Réfléchir & Agir », un opuscule d’extrême
droite… « hard ». Pour plus
d’informations sur ce journal, lire notre article qui lui est
consacré.
Nos sources sur Jacques Martin
Sur le passé
de Jacques Martin
- "Avec Alix", par Jacques Martin et Thierry Groensteen,
pp. 24 et 25, éditions Casterman 1984.
- "Hergé, Fils de Tintin", par Benoît Peeters,
pp.352-353, éditions Flammarion 2002.
Sur les Chantiers
de Jeunesse (organisations émanant du régime dictatorial
de Vichy)
- "Les Collaborateurs", par Pascal Ory, p. 124, éditions
Le Seuil, 1974.
Sur la presse collaborationniste
- "Le Petit Nazi illustré", par Pascal Ory, pp. 16
et 17, éditions Nautilus, 2002.
- "Littérature(s) et Lecture(s) de loisirs de jeunesse
en France sous l'Occupation (1940 - 1944)", par Pascal Ory (doctorat
de l'IEP de Paris, sous la direction de Serge Bernstein), 1994.
Hergé – Martin : une collaboration
de longue date
Dans l’article d’Alexis Borodine,
publié ci-contre, est évoquée la collaboration
professionnelle entre le père d’Alix et le père
de Tintin. Incarnation de la BD belge de renommée internationale,
Hergé débuta sa carrière professionnelle dans
la mouvance nationale-fasciste et antisémite des années
1930-1940. Après la Seconde Guerre mondiale, il gardera des
liens étroits avec Léon Degrelle, le « Jean-Marie
Le Pen belge des années 1930 » et chef des SS wallons.
« RésistanceS
» a déjà publié, jadis, un « dossier
» sur le « passé collabo » d’Hergé,
l’un des premiers patrons de Jacques Martin. Pour
accéder à ce dossier, cliquez ici.
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