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Quartier défavorisé de Bruxelles - 1989
(photo Manuel Abramowicz).

Les nouveaux antisémitismes :

L’histoire
repasse-t-elle les plats ?

Une vague antisémite est-elle en train de se former ? Les Juifs d’Europe sont-ils à nouveaux menacés ? Y-a-t-il un nouvel antisémitisme ? Qui sont les antisémites d’aujourd’hui ? En février dernier, un débat eut lieu à Bruxelles sur ce sujet brûlant (1). Plusieurs membres de la gauche juive pacifiste, de jeunes maghrébin(e)s bruxelloi(se)s, un sénateur écologiste, le gouverneur adjoint du Brabant flamand… s’y sont exprimés en toute liberté. Pour faire avancer la réflexion et lancer des pistes pour contre-carrer les « nouveaux antisémitismes ». Voici l’intervention de notre collaborateur Manuel Abramowicz. Les autres interventions seront prochainement publiées sur notre sites.

A l’heure actuelle, y-a-t-il une augmentation d’actes racistes commis à l’encontre de membres des communautés juives de Belgique ? Un premier constat : au Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme, nous enregistrons de plus en plus de plaintes suite à des incidents antisémites. Surtout depuis le début de l’Intifada II (octobre 2000). Deuxième constat : il faut relativiser. En effet, ce n’est pas en fonction du nombre de plaintes reçues par nos services que l’on peut mesurer le degré d’antisémitisme ou de racisme anti-Arabes, ni de discrimination à l’égard d’autres populations vivant sur notre territoire.

L’antisémitisme est-il de retour ?
Notre centre, organisme fédéral chargé de la lutte contre la discrimination raciste et dépendant directement des services du Premier Ministre, n’est pas un baromètre mesurant, au jour le jour, l’évolution du racisme. L’augmentation des plaintes qui nous arrivent ne signifie pas nécessairement qu’il y ait une inflation des actes à l’encontre de minorités culturelles et ethniques en Belgique. D’autant plus que nombre de victimes ou de témoins d’actes racistes savent maintenant que la Justice tergiverse de moins en moins pour poursuivre les contrevenants à la loi antiraciste du 30 juillet 1981. Le dépôt d’une plainte peut donc souvent aboutir à des poursuites, voire à des condamnations effectives. Si la lutte judiciaire antiraciste n’est toujours pas une sinécure, elle n’est plus contre-productive comme auparavant. C’est entre autres pour cette raison que le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme, comme d’autres organisations actives sur le terrain, est sans doute souvent plus consulté qu’auparavant pour agir contre les responsables d’actes ou de propos racistes.

Pour en revenir à l’antisémitisme, et à ce que certains appellent une nouvelle vague, dès le mois d’octobre 2000, le Centre s’est inquiété de l’expression publique de slogans haineux ciblant les Juifs. Ce fut le cas lors d’une manifestation de solidarité avec les Palestiniens qui se déroula sur la Place de la Monnaie de Bruxelles. Des jeunes non-identifiés, d’origine maghrébine, se rendirent responsables de propos antisémites. A la veille des dernières grandes vacances, des jeunes de mouvements de jeunesse juifs furent agressés à Bruxelles et à Anvers. Deux mois plus tard, des passagers arrivant à Bruxelles de Tel-Aviv découvrirent sur leurs valises des graffitis antisémites. En décembre dernier, c’est le grand rabbin de Bruxelles, Albert Guigui, qui fut violemment agressé à la sortie de la Synagogue de la rue de la Clinique, dans le quartier anderlechtois de Cureghem. Mais en général, d’après nos investigations, ces cas d’antisémitisme ne sont ni prémédités ni généralisables quant à leur responsabilité à l’ensemble d’une quelconque population.

Du Garaudy dans une librairie bruxelloise
Néanmoins, si ces actes intolérables se produisent de façon limitée ici et là, la culture d’un antisémitisme classique reste bel et bien exploitée depuis assez longtemps dans certains milieux. La propagande véhiculant les préjugés racistes anti-Juifs habituels – régulièrement juxtaposés de manière manipulatrice à l’argumentation anti-sioniste – se diffuse dans certains quartiers et à la sortie de certains lieux de culte arabo-musulmans. En 1996, nous avons ainsi pu observer, par exemple, la diffusion – et ce de manière massive –du livre antisioniste, antisémite et négationniste de Roger Garaudy, dans une librairie islamiste de Bruxelles. Edité par une maison d’éditions parisienne proche de mouvements néonazis, ce livre avait par ailleurs été interdit par la justice française.

En parallèle à ces « noyaux antisémites », souvent groupusculaire pour le moment et issus du courant ultra radical musulman, du style du mouvement Hamas, un travail de vigilance et de résistance est réalisé au niveau même de la Communauté arabo-musulmane de Belgique pour contrer ces dérives racistes. Il n’y a de ce côté-là ni passivité ni indifférence.

Pour combattre ce fléau, ce qui est utile d’après moi, c’est de pouvoir déconstruire le processus antisémite à l’œuvre aujourd’hui au sein de populations issues de l’immigration. Une analyse poussée de cette version particulière de l’antisémitisme doit être repassée au crible. Que signifie « Le Juif » dans cette imagerie ? Qui sont les Juifs pour celle-ci ? Parlons-nous d’antisémitisme ou d’anti-Judaïsme ? Les Juifs sont-ils les « boucs émissaires » d’autres victimes de l’exclusion politique, sociale et culturelle ?

Nous ne pourrons pas comprendre cette forme d’antisémitisme particulière sans répondre à ces questions. Nos contacts avec les populations musulmanes et les témoignages que nous pouvons recueillir serviront à compléter notre questionnement.

« Le Juif », l’ennemi idéal
De prime à bord, il faut savoir que cet antisémitisme est extrêmement bien pensé, bien structuré et bien planifié. Même si sa source peut être religieuse à la base, cet antisémitisme reste surtout de deux ordres différents : un, il sert à galvaniser les « masses recrutables » en leur fournissant un « ennemi idéal » ; deux, il entretient l’amalgame entre Juif et Sioniste, ainsi les adeptes des cultes islamistes radicaux restent mobilisés contre l’Etat israélien.

Je le répète donc : pour enclencher une contre-offensive, dans un premier temps, il faut essayer de passer sous scanner – pour mieux en connaître les mécanismes - l’embrigadement antisémite de jeunes issus de l’immigration. Dans un deuxième temps, il faut localiser les « penseurs » et les « stratèges » des groupes intégristes responsables de cette manipulation politique en direction de jeunes « beurs ». Et s’il y a racisme, ne surtout pas oublier de porter plainte. Les coupables doivent être poursuivis devant les tribunaux sur base de la loi du 30 juillet 1981. Au même titre que n’importe quel raciste.

Par ailleurs, si l’antisémitisme au sein des communautés arabo-musulmanes est une réalité, un racisme anti-Arabes et une certaine islamophobie sont décelables aussi au cœur même de structures de la population juive belge. Dans un mensuel d’un cercle bruxellois juif, en mai 2001, l’éditorialiste ne se gênait pas pour écrire que la désinformation dont est victime Israël en Belgique était, notamment, due à la présence sans cesse croissante de journalistes et d’hommes politiques musulmans !

Berceau antisémite pour le Blok
Pour finir, il est bon de rappeler qu’il existe chez nous - de manière historique - un antisémitisme abondamment exploité par l’extrême droite, même si celle-ci se tient pour l’instant à carreaux. Le Vlaams Blok est issu de cette filiation, tout comme les « verts-de-gris » francophones. Un « maurassisme à la Belge » subsiste toujours dans certains cercles, notamment littéraires, et groupes sectaires intégristes chrétiens. Dans un opuscule lié au Front national et à la Fraternité Saint-Pie X (fondamentaliste catholique), la « Haute finance vagabonde et anonyme » (c’est-à-dire la fumeuse « Internationale juive » née de l’imaginaire paranoïaque de la droite nationaliste antisémite) était encore il y a peu érigée au rang d’ennemi principal de l’Occident chrétien. Comme jadis chez les nazis. A Anvers, il n’est pas rare de trouver apposés sur les vitrines de magasins de commerçants juifs des autocollants mentionnant « N’achetez pas chez les juifs ». Avec comme toute adresse de contact, celle du NSDAP-AO, la branche internationale du feu parti national-socialiste allemand reconstitué dans les années septante aux Etats-Unis par une secte politique néonazie locale. Dans le passé, nous avons déjà déterminé que le réseau NSDAP-AO, implanté dans plusieurs pays européens, bénéficie de « correspondants » belges. La plupart de ceux-ci apportent par ailleurs leur soutien à diverses formations d’extrême droite électoralistes.

Pour en revenir à la « nouvelle vague » antisémite, je souhaite préciser que pour moi, à la base de toute lutte, il doit se forger aussi un travail pédagogique afin de couper l’herbe sous le pied des idéologues de la haine. Chez ceux qui crient « Mort aux Juifs », il n’y a que de la malveillance vis-à-vis d’un « ennemi » désigné par des idéologues politico-religieux. Les « grandes gueules » de cet antisémitisme ne savent par contre que rarement parler autrement des Juifs. Ils ne les connaissent même pas. Leur unique image des Juifs se résume à celle véhiculée par de la propagande nauséabonde. Une propagande qui leur a été déposée entre les mains par des harangueurs de la « guerre sainte ».

Notre réponse : la pédagogie
Face aux contre-vérités, aux préjugés et à l’intoxication antisémite de ces jeunes, nous avons le devoir d’entamer un travail pédagogique aussi en leur direction. Ceux qui tabassent des Juifs ou scandent des slogans antisémites ne connaissent pas l’histoire du peuple juif (ni souvent leur propre histoire !), notamment le fait que les Juifs de Belgique furent comme eux des immigrés, vivant souvent dans les mêmes quartiers, dans les mêmes conditions et victimes des mêmes préjugés et des mêmes injustices. Le rappel de ce parallélisme historique pourrait servir à construire des ponts de la paix entre les différentes communautés. Contre le racisme et contre l’antisémitisme.

Manuel Abramowicz

(propos recueillis par Marie-Ange Veyckemans, RésistanceS, Bruxelles, février 2002).

(1) Ce débat eut lieu le mercredi 13 février 2002, l’Espace Marx (la régionale bruxelloise de la Fondation Joseph Jacquemotte, l’association culturelle historique du Parti communiste belge).