Spoliation des biens juifs

Un conflit au service de l’antisémitisme

L’actuel conflit entre les représentants de la communauté juive et le milieu bancaire de Belgique fait suite aux négociations en vue de restituer les sommes financières qui se trouvaient sur les comptes de clients juifs avant la Deuxième guerre mondiale. A la Libération, plusieurs de ces clients, déportés et assassinés à Auschwitz, ne purent reprendre contact avec les organismes financiers belges détenant leurs économies.

Les banques ne firent rien pour rechercher les héritiers de ces victimes du nazisme et anciens clients. L’argent par contre resta dans leurs coffres et profita à l’essor de plusieurs d’entre elles. Près de soixante ans après la fin de la guerre 39-45, les sommes indûment gardées (donc spoliées) par ces banques devaient être théoriquement restituées. Une commission nationale fut mise sur pied pour négocier avec l’Association des banques de Belgique (organisme fédérateur du secteur bancaire). A l’heure actuelle, la somme globale à restituer - et le taux de change à adopter pour connaître son montant - donne lieu à un important litige.

Par ailleurs, ce dossier dans son ensemble– mal traité et sans pédagogie - fait le jeu des préjugés antisémites. Effectivement, la communauté juive dans son ensemble est une fois de plus associée à l’argent. Et dans ce cas-ci, les raccourcis sont rapides pour que le « citoyen moyen » pense que tous les juifs bénéficiaient de comptes bancaires. En réalité, seule une extrême minorité de l’ensemble des juifs présents avant la guerre en Belgique eut la possibilité d’ouvrir des comptes. Pour la bonne et simple raison qu’ils étaient en général issus de la classe ouvrière exploitée. A l’époque, les bénéficiaires des services bancaires ne provenaient pas de cette « catégorie sociale ». Les juifs riches sont un mythe (M.AZ).

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Période maurassienne ?

Cette période fait référence à Charles Maurras, dirigeant historique de l’Action française, un mouvement royaliste de la droite chrétienne fondé en 1899. Idéologue de l’extrême droite de l’entre-deux-guerres, Maurras est considéré comme étant le « père fondateur » du « nationalisme intégral ». Cette véritable doctrine s’illustra par une haine à la fois contre le socialisme, les francs-maçons, les juifs et les étrangers. Dans les années vingt, Charles Maurras est très vite devenu une référence en Belgique pour l’ultra droite chrétienne.

Une droite alors présente au sein de l’ancêtre commun des actuels CDH et
CD & V ainsi que dans la plupart des collèges, universités et publications catholiques, y compris dans « La Libre Belgique » de l’époque. L’extrême droite classique dans son ensemble mettra encore en avant les théories racistes de Charles Maurras. Aujourd’hui, plusieurs groupuscules et publications, national-catholiques, s’y référent toujours (M.AZ).

 Antisémitisme et islamophobie - Dans la presse belge

Comment faire plaisir
aux antisémites
et aux islamophobes ?

Le 19 juin dernier, un titre digne des milieux antisémites figurait dans « La Libre Belgique ». Deux jours plus tard, cette fois-ci dans « Le Soir »,une tribune à peine critique était accordée à Oriana Fallaci, la nouvelle croisée anti-musulmane primaire. La presse fait parfois le jeu des ennemis de la liberté.

La grande presse est certes imperméable à l’antisémitisme, au racisme et à l’islamophobie. Cependant, ici et là, nous pouvons observer des « dérives », heureusement – nous l’espérons – involontaires. Ainsi, il n’était pas rare de lire dans « La Dernière Heure » des articles favorisant les sentiments xénophobes de beaucoup d’électeurs d’extrême droite ou d’électeurs racistes de partis démocratiques (cette catégorie électorale existe aussi). La couverture médiatique des faits divers réalisée par la télévision privée flamande VTM, selon une récente enquête universitaire, aurait également joué un rôle indirect – mais évident - dans la progression électorale du Vlaams Blok. En France, TF1 est accusée d’avoir fait le jeu du Front national de Jean-Marie Le Pen lors de la récente campagne pour les élections présidentielles.

Nerf de la guerre dans une société où la consommation de la communication et de l’image est reine, les médias peuvent parfois servir de cheval de Troie – sans le vouloir – à ceux qui veulent pourtant museler la presse et tuer nos libertés.

Les juifs à l’assaut du fric !
Le 19 juin dernier, à l’occasion du nouvel épisode de l’actuel conflit entre les représentants de la communauté juive et l’association des banques de Belgique, l’ensemble de la presse en parla, en règle générale, de façon journalistique (c’est-à-dire neutre). Seul bémol : le titre de « La Libre Belgique » et son premier sous-titre. En effet, le quotidien catholique titra : « Le monde juif à l’assaut des banques » et sous-titra : « milliards, milliards ». Nous avons sélectionné les articles sur le même sujet de deux autres journaux, « Le Soir » et « Métro », afin de les comparer. En effet, la différence se fait remarquer. Elle saute aux yeux, comme vous pouvez le constater par vous-mêmes (voir les fac-similés joints aux présents articles).

Pour sa part, l’article de « La Libre Belgique » sur le fond de ce dossier ne pose aucun problème. Seuls le titre et le sous-titre susmentionnés méritent que l’on s’inquiète de cette dérive qui ne peut qu’alimenter les préjugés et la propagande antisémites. L’idée que les juifs aiment l’argent et/ou sont avares est l’un des principaux axes de la haine anti-juive. Un titre se choisit d’autant plus que parfois seul celui-ci est lu, et non l’article qu’il illustre. Le lecteur n’ayant pas pris la peine de se jeter dans la lecture du papier proposé ne pourrait donc que retenir le titre. Et se faire une fausse idée sur le sujet.

L’auteur de l’article de « La Libre Belgique » en question nous rappelle la triste « période maurrassienne » (sur cette « période » voir colonne de gauche) de ce quotidien, par ailleurs à la pointe de l’information pour ce qui est de la lutte contre le racisme. « La Libre Belgique », comme « Le Soir » et bien d’autres journaux, a toujours par ailleurs fait écho à nos actions antifascistes.

« Le Soir », une tribune pour Fallaci ?
Deux jours après l’article de « La Libre » sur le conflit à propos de la spoliation des biens juifs, son concurrent direct, « Le Soir », proposait à ses lecteurs une page débat à l’occasion de la polémique née autour de la sortie, en langue française, du dernier livre d’Oriana Fallaci, « La Rage et l’Orgueil » (aux éditions Plon). Ce dernier est un véritable plaidoyer anti-musulman. Il ne s’attaque pas à la frange intégriste de la religion islamique mais à l’ensemble de ses composantes. Composantes, comme on le sait, à la fois constituées d’extrémistes intégristes mais également de modérés ouverts et tolérants. Fallaci ne semble pas faire la distinction entre ces composantes multiples – et souvent antagonistes. Elle les met tous dans le même sac ! Sans nuance. Mais avec la haine et la discrimination au bout de la plume.

Le 25 juin, « Le Soir » ouvre à nouveau ses colonnes à cette nouvelle croisée anti-musulmane primaire. Le quotidien de la rue Royale publie un texte de celle-ci consacré à la dénonciation de l’antisémitisme. Elle profite de l’occasion, à l’instar d’autres auteurs traitant du même sujet, pour s’attaquer vicieusement à l’Islam. Ne remettant nullement en cause le passé professionnel, politique et intellectuel de cette ex-brillante journaliste italienne, nous nous interrogeons cependant sur la tribune que « Le Soir » vient de lui accorder.

Demain Le Pen et Dewinter ?
Cela aurait-il été le cas, si à la place des « Fils d’Allah » (terme utilisé par Fallaci pour désigner les musulmans) comme cibles, l’auteur de « La Rage et l’Orgueil » aurait parlé des juifs avec la même phobie et le même dégoût ? Imaginons une autre distribution des rôles : si ce livre avait pour auteur un Filip Dewinter (leader charismatique du Vlaams Blok) ou un Jean-Marie Le Pen (président inoxydable du Front national français), certainement d’accord d’ailleurs avec Fallaci sur ce sujet, « Le Soir » aurait-il ouvert ses colonnes à ces dignes représentants du néofascisme, du racisme et de la discrimination ?

Alexandre Vick
Bruxelles – RésistanceS – 25 juin 2002

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