Le 8 octobre, un dimanche moins noir ?

A quelques jours des élections, les partis d’extrême droite sont à nouveau en première ligne. Quel est leur état à la veille de ce nouveau "rendez-vous démocratique" ? En six questions, tentons de comprendre la situation.

vote.jpg (942 bytes) Quels furent les précédents scores des extrêmes droites ?
Il y a bientôt six ans, le 9 octobre 1994, lors des élections communales et provinciales, on assista au deuxième « dimanche noir » (1). L’extrême droite néerlandophone et ses pendants francophones firent un bond en avant important sur « le jeu de l'oie » politique belge. Présents quasi partout en Région flamande et dans 11 communes bruxelloises, 203 candidats du Vlaams Blok furent élus, dont 4 dans la capitale. A cette armada de représentants locaux, il faut également ajouter 42 conseillers dans plusieurs conseils de l’aide sociale et 16 conseillers provinciaux. Les deux concurrents du VB de l’époque, le Nationaal Front et le Volksnationalistische Partij, furent pour leur part pulvérisés.

En Wallonie, au cours de ce scrutin, l’extrême droite sortit singulièrement de l’ombre. Certes, encore divisée, les adeptes de l’Ordre nouveau réussirent toutefois à présenter des listes sur l’ensemble du territoire wallon, de Mouscron à Spa. Le Front national présenta 34 listes. Cette présence exceptionnelle rapporta gros : 26 élus dans 11 communes différentes, avec des scores historiques à La Louvière (14 %) et à Charleroi (10 %), et 10 élus dans 4 conseils provinciaux. Pour sa part, le « front wallon » AGIR, malgré des conflits internes qui déboucheront ensuite sur son atomisation, s’imposa avec l’élection de 8 candidats communaux, dont 2 à Liège (avec 6 %) et 3 candidats provinciaux. Pour les autres partis d’extrême droite (Ligue, Parti social-national, Ligue chrétienne belge, Entente nationaliste theutoise…), présents uniquement avec une seule liste, l’échec total fut au rendez-vous, à l’exception du Front régional wallon qui parvint à faire élire son leader au conseil communal de Colfontaine (avec 6,4 %).

A Bruxelles, l’extrême droite francophone se présenta de manière unitaire sous le label FN. Une « pax nationalista » régnait alors entre les diverses tendances constituant cette remuante « famille politique ». Ce qui donna lieu à la présence de 17 listes frontistes regroupant plus de 260 candidats. Un record pour les fascistes francophones. Quarante-six d’entre eux furent élus, dont 7 à Molenbeek (avec 16,6 %) et 6 à Anderlecht (avec 13,2 %). Ces élections montrèrent que Bruxelles comptait un réservoir d’électeurs d’extrême droite important, puisque rien qu’à Molenbeek (la commune du socialiste Philippe Moureaux), l’addition du résultat du FN avec celui du VB donnait 21,8 %. C'est-à-dire quelques pour cents seulement en dessous du score anversois du Blok  (28 %) !

vote.jpg (942 bytes) Qui sera présent, et où ?
On le saura réellement ce 11 septembre, dernier jour pour déposer des listes électorales. Mais il est déjà clair que plusieurs listes d’extrême droite se disputeront une partie du « vote protestataire ». Sauf dépôt à la dernière minute de listes dissidentes ou concurrentes, le Vlaams Blok aura le monopole en Flandre.

A Bruxelles, les séparatistes flamands se présenteront dans 14 communes (soit 3 de plus qu’en 1994). Du côté des francophones, il faudra compter sur des listes FN et FNB (Front nouveau de Belgique). Mais seulement de manière limitée. A notre connaissance, le FN ne pourra être présent que dans 2 ou 4 communes (contre 17 aux précédentes élections !). On annonce également l’apparition, essentiellement à Anderlecht, du parti des Européens unis pour le renouveau (EUR), une nouvelle formation dirigé par un immigré italien. L’Union des bruxellois de l’ex-bourgmestre populiste PSC Michel Demaret risque aussi de piquer une partie des dernières voix que l’ultradroite francophone espère encore gagner.

En Wallonie, la situation sera également chaotique. Malgré la disparition de quelques formations folkloriques, comme le Front de la Nation belge à Charleroi, les disciples de Léon Degrelle se présenteront en ordre dispersé et dans un nombre de communes bien inférieur à celui de 1994. Les frontistes du FN orthodoxe ne seront visibles que dans leurs derniers bastions. Ils tenteront de se maintenir à Charleroi où la liste sera conduite par leur président, le député fédéral Daniel Féret. Normalement, dans la Cité ardente, c’est Franz Joseph, un spécialiste en retournement de veste (il est en effet passé par l’ensemble des chapelles d’extrême droite) qui mènera le FN sur le champ de bataille électoral. Il y aura, peut-être aussi, une liste à Namur. Ailleurs, c’est plus incertain.

Pour le FNB, les choses sont encore moins claires. A Charleroi, certains de ses affiliés figureront même sur la liste de Féret ! De plus, l’apparition récente du Bloc wallon, un nouveau parti mis sur pied par des dissidents du FN, suscite chez beaucoup de militants de la "droite nationale" des hésitations : iront-ils se « vendre » sur l’une des listes que ce bloc déposera à Herstal, Flemalle, La Louvière, Liège, Manage, Mons et sans doute Mettet ?

vote.jpg (942 bytes) Quels sont leurs thèmes de campagne ?
En gros, le programme politique est le seul dénominateur commun des extrêmes droites de Belgique. A part quelques variantes (notamment sur la question institutionnelle du pays), le VB, le FN et ses dissidents dissertent de la même façon. Leur processus de raisonnement est identique. Ils abusent du même paravent pour masquer leur véritable identité idéologique. Ils utilisent également la même formule pour faire croire aux profanes qu’ils sont sociaux et populaires. Leurs recettes pour les élections se ressemblent comme deux frères jumeaux : c’est plus de sécurité pour les "Belges d’abord" (le VB, caractérisé par son discours anti-belge, parle de « Peuple », c’est-à-dire de Flamands) et surtout moins d’étrangers. Les clandestins en voie de régularisation sont encore à l’« honneur » de leur programme.

Soucieux de paraître respectables, sur le modèle du FPÖ autrichien, les slogans du VB sont beaucoup moins radicaux qu'à l'accoutumée ("Un renouveau pour Anvers", "Autrement et mieux"). Ceux du FN ont un style plus publicitaire ("Quelle ville fera-t-il demain ? A vous de choisir !") ou carrément mensonger, comme d’habitude ("La force d’avenir, c’est le Front national"). Le Bloc wallon a lui ressorti du placard un vieux slogan ("Maîtres chez nous !") et un discours nationaliste wallingant.

La campagne du FN tourne outrageusement autour du thème de la liberté. Celle du Blok tente de le faire passer pour un parti démocratique et comme étant la seule alternative au pouvoir. Mais, on le sait, le but de toutes ces formations politiques reste l’instauration d’un véritable Ordre nouveau dans le cadre d’un apartheid planétaire.

vote.jpg (942 bytes) Quels sont pour eux, l'enjeu de ces élections ?
De part et d’autre de la frontière linguistique, ils sont différents. Du côté du VB, l’enjeu est double. Un, il souhaite montrer qu’il est partout présent avec un maximum de candidats, y compris à Bruxelles, pour prouver qu’il sera demain incontournable. Deux, briser le cordon sanitaire en proposant, comme cela a été fait en juin dernier, aux ailes d’ultradroite du CVP et du VLD des alliances pour gérer ensemble plusieurs municipalités, à Anvers bien sûr mais également dans d’autres villes. Filip Dewinter, le Jörg Haider flamand, compte obtenir dans la ville de Rubens plus de 30 % et y vise l’échevinat du port. Sans doute parce que celui rapporte le plus, financièrement parlant !

Après plus de vingt ans d’opposition, il est urgent pour le VB de montrer à ses électeurs que son programme tient la route. De plus, en cas de défaite, à l’intérieur du parti, les tensions risqueraient encore d’augmenter et de pousser les impatients et ceux qui sont lassés par le cordon sanitaire de quitter le Blok. Donc de le vider de l’intérieur. Ou de donner lieu à une crise interne qui le conduira sur le chemin de la division.

Pour les extrêmes droites francophones, il n’y a qu’un seul véritable enjeu : survivre ! Ces élections seront décisives pour elles. Parce que leur disparition politique au niveau local pourrait ensuite leur coûter leur représentation régionale et fédérale, aux élections de 2005. Ils se retrouveraient alors d’un seul coup vingt ans en arrière.

vote.jpg (942 bytes) Quels sont leurs points forts ?
Ici aussi, nous assistons à plusieurs différences entre la droite dure néerlandophone et ses homologues francophones. La première a beaucoup d’éléments qui lui seront profitables le 8 octobre prochain, ce qui est loin d’être le cas pour les seconds. Force est de constater, malheureusement, que le VB bénéficie d’une image de parti incorruptible, clean et performant. De plus, il se fait passer pour la seule alternative possible, surtout à Bruxelles, où les électeurs sensibles aux sirènes des nationalistes savent dorénavant que le FN et ses clones sont des loufoques. Les blokkers gagneront peut-être le gros lot grâce à la zizanie régnant dans le camp de l’extrême droite francophone. La division au sein de certaines majorités sortantes, comme à Schaerbeek et Anvers, sera un atout supplémentaire pour le VB.

L'atmosphère sécuritaire et le rejet des valeurs humanistes et progressistes par la « majorité silencieuse » sont encore pour l’extrême droite des avantages sur les autres partis.

vote.jpg (942 bytes) Leurs points faibles ?
Heureusement, il y en a. Tout d’abord, l’extrême droite dans son ensemble continue de figurer, de temps en temps, dans la rubrique justice des médias. En effet, plusieurs de ses élus ou adhérents ont été récemment condamnés pour racisme ou dans le cadre d’affaires de droit commun. D’autres procès sont encore à l’agenda judiciaire, notamment contre un activiste néofasciste néerlandophone dans le cadre d’une plainte déposée pour négationnisme. Le procès de ce dernier débutera théoriquement quatre semaines avant les élections communales. Ce qui donnera une mauvaise image au VB qui transpire tant pour se donner un style respectable. D’autant plus que la presse n’hésitera pas à rappeler ses liens historiques avec les milieux néonazis. L’ex-commissaire en chef Johan Demol, la tête de liste blokker à Schaerbeek et gadget électoral agité dans toute la Flandre pour policer le profil du VB, aura toutes les difficultés du monde pour cacher les ripoux et autres radicaux qui l’entourent.

Autre point faible : les suites du vaudeville de l’extrême droite francophone. A Bruxelles, la présence de plusieurs listes fascistes continuera à diminuer le potentiel d’une droite nationaliste qui serait unie. Par son côté ridicule et inefficace, dans la capitale et en Wallonie, la plupart des militants de base ont définitivement quitté l’extrême droite active. Il est donc très difficile pour le FN, FNB et autre BW de trouver des candidats à placer sur leurs listes respectives. Il faut aussi signaler que le cordon sanitaire respecté coûte que coûte dans la majorité des communes wallonnes et bruxelloises a poussé des élus communaux FN à abandonner leur poste. Ces derniers ne supportaient plus d’être considérés comme persona non grata.

En Flandre, l’année que vient de passer le CVP dans l’opposition pourrait coûter quelques voix nécessaires au VB. D’autant plus que plusieurs sociaux-chrétiens sont eux aussi des adeptes chevronnés de discours populistes, nationalistes et xénophobes. L’électeur sera caressé dans le sens du   poil par plusieurs mains. La présence, ici et là, de petites listes (style Vivant et Union des bruxellois) s’attaquant à un même type d’électorat, pourrait constituée un barrage en plus au raz-de-marée rêvé depuis tant d’années par l’état-major VB. Enfin, la bonne santé du bulletin de confiance des Belges dans les différents gouvernements devrait faire revoir à la baisse les scores que le Blok pouvait espéré à l’époque de Dehaene.

Le dimanche 8 octobre, c’est sûr, il y aura un nouveau dimanche noir. Mais, à l’analyse des points faibles que nous venons d’évoquer, il faut espérer qu’il soit d’un noir moins profond que prévu. Rendez-vous donc le 9 octobre pour le constater.

Manuel Abramowicz

(1) « Dimanche noir » est le terme utilisé, en Belgique, pour désigner une poussée électorale d'extrême droite. La première eut lieu aux législatives du 24 novembre 1991.

Article publié dans le numéro de septembre 2000 du mensuel progressiste « Avancées ».