| Le 8 octobre, un dimanche moins noir ? A quelques jours des élections, les partis dextrême droite sont à nouveau en première ligne. Quel est leur état à la veille de ce nouveau "rendez-vous démocratique" ? En six questions, tentons de comprendre la situation.
En Wallonie, au cours de ce scrutin, lextrême droite sortit singulièrement de lombre. Certes, encore divisée, les adeptes de lOrdre nouveau réussirent toutefois à présenter des listes sur lensemble du territoire wallon, de Mouscron à Spa. Le Front national présenta 34 listes. Cette présence exceptionnelle rapporta gros : 26 élus dans 11 communes différentes, avec des scores historiques à La Louvière (14 %) et à Charleroi (10 %), et 10 élus dans 4 conseils provinciaux. Pour sa part, le « front wallon » AGIR, malgré des conflits internes qui déboucheront ensuite sur son atomisation, simposa avec lélection de 8 candidats communaux, dont 2 à Liège (avec 6 %) et 3 candidats provinciaux. Pour les autres partis dextrême droite (Ligue, Parti social-national, Ligue chrétienne belge, Entente nationaliste theutoise ), présents uniquement avec une seule liste, léchec total fut au rendez-vous, à lexception du Front régional wallon qui parvint à faire élire son leader au conseil communal de Colfontaine (avec 6,4 %). A Bruxelles, lextrême droite francophone se présenta de manière unitaire sous le label FN. Une « pax nationalista » régnait alors entre les diverses tendances constituant cette remuante « famille politique ». Ce qui donna lieu à la présence de 17 listes frontistes regroupant plus de 260 candidats. Un record pour les fascistes francophones. Quarante-six dentre eux furent élus, dont 7 à Molenbeek (avec 16,6 %) et 6 à Anderlecht (avec 13,2 %). Ces élections montrèrent que Bruxelles comptait un réservoir délecteurs dextrême droite important, puisque rien quà Molenbeek (la commune du socialiste Philippe Moureaux), laddition du résultat du FN avec celui du VB donnait 21,8 %. C'est-à-dire quelques pour cents seulement en dessous du score anversois du Blok (28 %) !
A Bruxelles, les séparatistes flamands se présenteront dans 14 communes (soit 3 de plus quen 1994). Du côté des francophones, il faudra compter sur des listes FN et FNB (Front nouveau de Belgique). Mais seulement de manière limitée. A notre connaissance, le FN ne pourra être présent que dans 2 ou 4 communes (contre 17 aux précédentes élections !). On annonce également lapparition, essentiellement à Anderlecht, du parti des Européens unis pour le renouveau (EUR), une nouvelle formation dirigé par un immigré italien. LUnion des bruxellois de lex-bourgmestre populiste PSC Michel Demaret risque aussi de piquer une partie des dernières voix que lultradroite francophone espère encore gagner. En Wallonie, la situation sera également chaotique. Malgré la disparition de quelques formations folkloriques, comme le Front de la Nation belge à Charleroi, les disciples de Léon Degrelle se présenteront en ordre dispersé et dans un nombre de communes bien inférieur à celui de 1994. Les frontistes du FN orthodoxe ne seront visibles que dans leurs derniers bastions. Ils tenteront de se maintenir à Charleroi où la liste sera conduite par leur président, le député fédéral Daniel Féret. Normalement, dans la Cité ardente, cest Franz Joseph, un spécialiste en retournement de veste (il est en effet passé par lensemble des chapelles dextrême droite) qui mènera le FN sur le champ de bataille électoral. Il y aura, peut-être aussi, une liste à Namur. Ailleurs, cest plus incertain. Pour le FNB, les choses sont encore moins claires. A Charleroi, certains de ses affiliés figureront même sur la liste de Féret ! De plus, lapparition récente du Bloc wallon, un nouveau parti mis sur pied par des dissidents du FN, suscite chez beaucoup de militants de la "droite nationale" des hésitations : iront-ils se « vendre » sur lune des listes que ce bloc déposera à Herstal, Flemalle, La Louvière, Liège, Manage, Mons et sans doute Mettet ?
Soucieux de paraître respectables, sur le modèle du FPÖ autrichien, les slogans du VB sont beaucoup moins radicaux qu'à l'accoutumée ("Un renouveau pour Anvers", "Autrement et mieux"). Ceux du FN ont un style plus publicitaire ("Quelle ville fera-t-il demain ? A vous de choisir !") ou carrément mensonger, comme dhabitude ("La force davenir, cest le Front national"). Le Bloc wallon a lui ressorti du placard un vieux slogan ("Maîtres chez nous !") et un discours nationaliste wallingant. La campagne du FN tourne outrageusement autour du thème de la liberté. Celle du Blok tente de le faire passer pour un parti démocratique et comme étant la seule alternative au pouvoir. Mais, on le sait, le but de toutes ces formations politiques reste linstauration dun véritable Ordre nouveau dans le cadre dun apartheid planétaire.
Après plus de vingt ans dopposition, il est urgent pour le VB de montrer à ses électeurs que son programme tient la route. De plus, en cas de défaite, à lintérieur du parti, les tensions risqueraient encore daugmenter et de pousser les impatients et ceux qui sont lassés par le cordon sanitaire de quitter le Blok. Donc de le vider de lintérieur. Ou de donner lieu à une crise interne qui le conduira sur le chemin de la division. Pour les extrêmes droites francophones, il ny a quun seul véritable enjeu : survivre ! Ces élections seront décisives pour elles. Parce que leur disparition politique au niveau local pourrait ensuite leur coûter leur représentation régionale et fédérale, aux élections de 2005. Ils se retrouveraient alors dun seul coup vingt ans en arrière.
L'atmosphère sécuritaire et le rejet des valeurs humanistes et progressistes par la « majorité silencieuse » sont encore pour lextrême droite des avantages sur les autres partis.
Autre point faible : les suites du vaudeville de lextrême droite francophone. A Bruxelles, la présence de plusieurs listes fascistes continuera à diminuer le potentiel dune droite nationaliste qui serait unie. Par son côté ridicule et inefficace, dans la capitale et en Wallonie, la plupart des militants de base ont définitivement quitté lextrême droite active. Il est donc très difficile pour le FN, FNB et autre BW de trouver des candidats à placer sur leurs listes respectives. Il faut aussi signaler que le cordon sanitaire respecté coûte que coûte dans la majorité des communes wallonnes et bruxelloises a poussé des élus communaux FN à abandonner leur poste. Ces derniers ne supportaient plus dêtre considérés comme persona non grata. En Flandre, lannée que vient de passer le CVP dans lopposition pourrait coûter quelques voix nécessaires au VB. Dautant plus que plusieurs sociaux-chrétiens sont eux aussi des adeptes chevronnés de discours populistes, nationalistes et xénophobes. Lélecteur sera caressé dans le sens du poil par plusieurs mains. La présence, ici et là, de petites listes (style Vivant et Union des bruxellois) sattaquant à un même type délectorat, pourrait constituée un barrage en plus au raz-de-marée rêvé depuis tant dannées par létat-major VB. Enfin, la bonne santé du bulletin de confiance des Belges dans les différents gouvernements devrait faire revoir à la baisse les scores que le Blok pouvait espéré à lépoque de Dehaene. Le dimanche 8 octobre, cest sûr, il y aura un nouveau dimanche noir. Mais, à lanalyse des points faibles que nous venons dévoquer, il faut espérer quil soit dun noir moins profond que prévu. Rendez-vous donc le 9 octobre pour le constater. Manuel Abramowicz (1) « Dimanche noir » est le terme utilisé, en Belgique, pour désigner une poussée électorale d'extrême droite. La première eut lieu aux législatives du 24 novembre 1991. Article publié dans le numéro de septembre 2000 du mensuel progressiste « Avancées ». |