Pour encore mieux comprendre

Le négationnisme en six questions

1. Qu'est-ce que le négationnisme ?
La « négation » est un « acte de l'esprit qui consiste à nier, à rejeter un rapport une proposition, une existence (Négation de Dieu. Négation de la vérité, des valeurs) ». C'est « une action, une attitude qui va à l'encontre d'une chose, qui n'en tient pas compte » et une « manière de nier, de refuser » (in Le Petit Robert).

Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, à maintes reprises, de sinistres personnages, en majorité issus de l'extrême droite, ont tenté de diverses manières (par tracts, livres, vidéos et aujourd'hui via Internet) de nier l'existence des chambres à gaz homicides qui ont permis le génocide juif par le régime dictatorial nazi. Les négationnistes (ou les négateurs) rejettent également l'idée même qu'il y ait eu volonté d'extermination. « Les camps d'extermination n'ont jamais existé », disent-ils.

laethem.jpg (11769 bytes) Paris - manifestation du Front national de Jean-Marie Le Pen - sur cette photographie historique : Hervé Van Laethem (au centre), chef-fondateur de l’Assaut, un groupe d’extrême droite impliqué dans la diffusion négationnisme en Belgique. Aujourd’hui, après un passage à la direction du Front nouveau de Belgique, Hervé Van Laethem dirige le mouvement Nation (photo : « L’affront National », de Gwenaël Breës, éditions EPO, photo : Georges Berghezan).

 

2. Pourquoi le négationnisme?
Les négateurs du génocide juif ont plusieurs objectifs :

Un. Ils veulent réhabiliter le IIIe Reich nazi en occultant les aspects criminels de son « bilan ». Amputée de son épisode barbare, l'idéologie nationale-socialiste pourrait à nouveau, sans heurter l'opinion publique, servir de modèle officiel à une partie de l'extrême droite.

Deux. Après la découverte des horreurs commises par la société nazie, il était difficile d'être antisémite. Le négationnisme permet l'établissement d'un prolongement à « l'antisémitisme traditionnel ». L'élaboration de la négation des chambres à gaz nazies a été réalisée par les milieux antisémites. Dès le début, c’est la presse d'extrême droite adepte de l’orthodoxie anti-juive qui se chargera de répandre les thèses falsificatrices à propos du génocide.

Trois. Durant la Deuxième guerre mondiale, plusieurs milliers de personnes (simples citoyens ou intellectuels, industriels et artistes réputés) collaborèrent avec l'occupant nazi. Après la guerre, la Justice allait poursuivre ces traîtres. Bannis de la société, ceux-ci, pour une grande partie, n'ont jamais pardonné leur condamnation.

En Flandre (essentiellement), le mouvement nationaliste d’ultradroite dans son ensemble revendique l'amnistie des anciens collaborateurs (ce qui ne veut pas dire que la collaboration fut exclusivement flamande. En effet, en Wallonie, plusieurs milliers de personnes apportèrent également leur soutien au nazisme). La non-existence des machines de la mort industrielle pourrait atténuer la faute de ces « collabos » et permettre d'oublier plus facilement leur complicité avec l’hitlérisme.

Quatre. Le négationnisme est utile pour remettre en cause l'existence de l'Etat d'Israël. La création en 1948 d'Israël est, notamment, l'un des résultats de 2000 ans de tradition antisémite. Si le génocide – apogée de cette tradition - n'a pas existé, Israël n'est pas légal. II y aurait donc « escroquerie », selon l'éminence grise du négationnisme Robert Faurisson. Ainsi, il déclarait à la radio française Europe n° 1, le 17 décembre 1980 : « Les prétendues chambres à gaz hitlériennes et le prétendu génocide forment un seul et même mensonge historique qui a permis une gigantesque escroquerie politico-financière dont les principaux bénéficiaires sont l'Etat d'Israël et le sionisme international et les principales victimes le peuple allemand - non ses dirigeants - et le peuple palestinien tout entier ».

Cinq. Parallèlement aux nostalgiques du nazisme, il existe une « secte politique » d'ultra-« gauche » acquise aux thèses falsificatrices (et liée aux premiers). L'objectif de cette « secte » est de « casser le consensus antifasciste » qui aurait, selon elle, éloigné le prolétariat de ses ennemis principaux, c’est-à-dire le capitalisme, la bourgeoisie et la social-démocratie. En deux mots, « le génocide juif est un mensonge impérialiste visant à faire oublier au peuple la misère dans laquelle il vit ». Donc, pour ces douteux individus : « génocide = aliénation capitaliste ».

3. Depuis quand ?
La négation du génocide juif débuta au cours du procès de Nuremberg (1945-1946). Lors de celui-ci, des figures de proue du régime nazi minimisèrent, dans leur système de défense, leur responsabilité dans la « Solution finale à la question juive ». Cette révision et ce négationnisme étaient une stratégie pour éviter la corde...

Deux ans après ce procès international, Maurice Bardèche, le beau-frère de Robert Brasillach (l'un des plus illustres collaborateurs français) écrivit, en France, Nuremberg ou la terre promise. Cet ouvrage falsificateur fut le premier d'une longue série. De 1948 à la fin des années septante, les écrits négationnistes restèrent heureusement confidentiels et circonscrits aux cercles antisémites. Il fallut d'abord « éduquer » les nostalgiques du nazisme à la nécessaire « étape » de négation du crime mondial, et échafauder des arguments défensifs face à la réalité criminelle de leur référence dogmatique.

Jusqu'en 1978, lorsque débuta l’« Affaire Faurisson», le négationnisme était donc réservé à l'extrême droite.

En 1978, les négateurs tentèrent stoïquement d'ouvrir le débat sur leurs thèses fictives. Robert Faurisson (un Français professeur de littérature qui deviendra le principal chef de file du négationnisme européen) et ses compagnons de route (allant de l'extrême droite conservatrice aux néonazis, sans oublier les ultra- gauchistes fanatiques) se lancèrent à la conquête des médias. Plusieurs journaux français permirent l'ouverture du débat sur les thèses négationnistes. Le négationnisme sortit alors de son isolement. De ce qui n'était qu'un épiphénomène, certains organes de presse firent un phénomène. L'épistémologie du négationnisme fut rarement réalisée et les médias populaires se montrèrent désorientés quant à l’attitude à adopter face aux questions posées.

4. La Belgique, une plaque tournante ?
La tentative d'occulter la réalité de la Solution finale apparut chez nous au début des années cinquante. En 1952, une traduction en néerlandais du livre négationniste Nuremberg ou la terre promise fut publiée. Le traducteur de cette version était Karel Dillen, le futur fondateur du Vlaams Blok. Du côté francophone, les thèses remettant en cause ou relativisant le génocide juif trouvèrent un écho favorable, au cours des années soixante et septante, dans les colonnes du journal conservateur Europe Magazine. Malgré le soutien de ce périodique de droite, le négationnisme resta ésotérique et ignoré du grand public. La tentative de le médiatiser avait échoué. Tout changea dans les années septante.

Une maison d'édition néofasciste et intégriste située à Braine-le-Comte proposa dans son catalogue, notamment, le pamphlet Six millions de morts, le sont-ils vraiment ?, un livre anglais traduit en français par l'un des fondateurs du Front national de Jean-Marie le Pen. En 1977, des dirigeants du VMO (une organisation paramilitaire néonazie flamande) et futurs fondateurs du Vlaams Blok lancèrent le magazine Haro. Ce mensuel devint le fer de lance de la diffusion négationniste en Belgique.

En quelques années, notre pays se transforma en plaque tournante pour les prédateurs de la mémoire. Plusieurs d’entre eux donnèrent régulièrement des conférences de propagande sur notre territoire ou y participèrent à des campagnes de « promotion » du négationnisme (Olivier Mathieu, Robert Faurisson, Pierre Guillaume, Vincent Reynouard,…). La plupart des « diffuseurs » belges des thèses négationnistes, quant à eux, rejoignirent des formations politiques, telles que le Front national, le Front nouveau de Belgique, le mouvement Nation, le Bloc Wallon et le Vlaams Blok.

5. Est-ce un danger ? Un échec ?
L'année 1979 fut importante pour les « assassins de la mémoire ». Le négationnisme, en effet, connut son apogée. Par la médiatisation de leurs thèses, les négateurs espérèrent étoffer leur public. Sans succès. Dans les années quatre-vingt et nonante, les nouveaux adeptes de la négation se retrouvaient - une fois de plus – isolés au sein d'un noyau marginal de notre société.

Aujourd’hui, le négationnisme, après près de cinquante années de combat acharné, se solde globalement par un échec. Pourquoi cet échec ?

«Je m'en fous comme de l'An quarante», disent certains jeunes (et moins jeunes) pour manifester le manque d'intérêt vis-à-vis d'un quelconque sujet. Cette expression populaire traduit, désormais, une évidence certaine : le désintérêt pour l'Histoire. Et plus particulièrement, ici, pour celle de la Deuxième guerre mondiale. Ce déficit éducatif, donc démocratique, est dangereux. Mais, paradoxalement, il permet un désintérêts du même coup pour les thèses négationnistes.

Si le danger de leur quelconque influence sur l'opinion publique est écarté, le mouvement négationniste a permis néanmoins, par effet de ricochet, l'ouverture d'autres débats concernant la période nazie.

En Allemagne, si la négation des chambres à gaz n'a pas été acceptée, le relativisme (voir le texte consacré aux définitions) connaît, lui, une expansion importante. Le nazisme n'est plus considéré comme un cas à part dans l'histoire des génocides. Pour les relativistes, le bolchevisme a précédé dans l'horreur le national-socialisme qui fut une réaction à la Révolution de 1917. Plus fort encore, Jean-Paul Sartre et d'autres intellectuels progressistes sont mis sous la même enseigne que les écrivains pronazis, du genre Céline, Brasillach, Drieu La Rochelle, etc. Argument invoqué : ils ont tous été les complices de dictatures.

6. Contre les prédateurs de la mémoire, que faire ?
En mars 1995, une loi tendant à réprimer la négation, la minimisation, la justification ou l'approbation du génocide commis par le régime national-socialiste allemand pendant la Seconde guerre mondiale fut votée au Parlement fédéral belge. Cette loi est l'une des manières de combattre les thèses fictives. Au-delà de la loi aujourd'hui en application, il faut notamment et surtout renforcer la recherche historique, ne pas banaliser la période 1933-1945, savoir nommer les choses (par exemple ne plus mettre le terme de génocide ou le nom d'Auschwitz à « toutes les sauces »), insister sur le rôle de l'enseignement, mais également modifier les cours d'histoire dans le sens d’une plus grande clarté, les allonger et les rendre plus attrayants. Face aux mensonges, la démocratie a besoin de réponses plurielles. Le droit seul ne servira à rien...

Manuel Abramowicz

 

Cet article fut publié en mai 1995 dans le mensuel Avancées. Il a été revu et actualisé en mars 2002 © Manuel Abramowicz