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Comprendre le monde actuel
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La pensée unique, keskeseksa ?
Quelques définitions non-conformistes

Le site RésistanceS participe aux résistances au fascisme et à la pensée unique. Comme s’opposer à elle, donner une définition de cette "nouvelle" pensée homogène ou exprimer en quelques phrases son avis sur celle-ci est un exercice périlleux.

Parce que bravant depuis le début le politiquement correct orthodoxe, le prêt-à-penser commercialisé, le réductionnisme des théories politiques, l’abandon du terrain par les gérants de cette société à sens unique et les tentatives étatiques de museler toutes les formes d’oppositions non conformes, "RésistanceS" a demandé à plusieurs personnalités de s’exprimer, en toute liberté, sur cette pensée totalitaire qui nous est greffée de force via les nouveaux outils de contrôle social. Une pensée théorisée uniquement au profit sans limites du premier pouvoir mondial, le pouvoir financier.

Un mythe dangereux par Hervé Broquet, politologue (1)

Forme de pensée réductrice conférant à l’économie, et plus particulièrement à la libre concurrence, un rôle majeur dans l’organisation sociale, comme le souligne le professeur Paul Mandy de l’Université catholique de Louvain-La-Neuve.

La "pensée unique" ne manque pas de fondement et, comme beaucoup d’idées pseu-do-scientifiques, contient nombre de demi-vérités. Mais elle n’en constitue pas moins une pensée incomplète pleine d’équivoques. De plus, pour l’heure, elle constitue encore largement un slogan, mais elle peut devenir un mythe dangereux : la liberté fait mauvais ménage avec l’unicité de la pensée, comme en atteste l’histoire avec le nazisme et le communisme.

Or il y a, ici aussi, quelque chose de totalitaire avec lequel il n’est jamais bon de jouer... La "pensée unique" appelle donc la critique et le discernement de la part du scientifique, du journaliste, de l’homme politique.

(1) Hervé Broquet est directeur du Centre de recherche et d’étude politique et auteur de "Vocabulaire de l’économie en Belgique" (éditions EVO, 1996).

Pensée(s) unique(s)...
par Jacques Liesenborghs, enseignant et ancien sénateur


Bon, la vulgate des libéraux de tous poils et de tous partis, on ne la connaît que trop bien. D’autant qu’elle est largement relayée par les médias de toutes tendances.

Alors — au-delà de ce qui est devenu un lieu commun — ne vaudrait-il pas mieux parler au pluriel : des pensées uniques ? De ces "catéchismes" qui sont assénés par la pub, les églises, les syndicats, les entreprises, les partis, les sondages… Ces "évidences" (?) qu’il n’est pas de bon ton de questionner. Parce qu’elles sont fragiles ?

Mais s’agit-il encore de pensées ? Qui encourage aujourd’hui à penser ? Donc à questionner encore et encore. A puiser à des sources diverses, à lire, à écouter, à échanger. Pour construire du neuf. De façon autonome. En nuances.

Penser, prendre le temps et son pied à penser ! Seul, avec des copains, avec des "adversaires", avec des penseurs de métier (!) et avec d’autres qui n’ont pas pignon sur rue et antennes ouvertes… et qui n’en pensent pas moins, parfois plus !

Penser, cela s’apprend, cela s’entraîne. Des lieux propices ? Les bistrots, les associations, les rédactions (parfois)… et bien sûr — on en rêve — les écoles et les organisations d’éducation permanente. Mais gare ! On instrumentalise, on veut de l’utile à court terme, pas le temps de penser, ça coûte cher et c’est dangereux ! D’où, le succès des prêt-à-penser uniques.

Celle qui…  par Carine Russo, asbl "Julie & Mélissa"


Celle qui provient toujours du même côté. Celle qui séquestre les mots les plus significatifs de progrès humain (libertés, démocratie, citoyenneté, humanité...). Celle qui ne développe aucune qualité d’écoute, de patience, de dialogue, d’intérêt pour I’autre. Celle qui clôt les débats plutôt que de les ouvrir. Celle qui n’existe que pour mieux asseoir son pouvoir sur I’autre. Celle qui foule aux pieds, en tout ou en partie, les grands principes de la Déclaration
universelle des Droits de l’Homme. Celle qui tue dans l’oeuf l’espoir de nouvelles perspectives nées d’autres formes de pensée. Celle qui nie la dignité humaine. Celle qui ne doute jamais.

Celle qui est sous-tendue par cette idée que les lois du "grand marché" sont la seule loi d’évolution du monde. Celle qui m’objecte constamment son "objectivité".

Celle qui m’interdit d’exprimer la mienne parce que je ne possède, pour ce faire, aucun statut reconnu. Celle qui voudrait que je ne pense pas.

Pensée-zéro par José Fontaine, publiciste (2)

Sans le "Contrat social", il n’y a ni société ni humanité. Celle-ci est menacée, y compris biologiquement, si elle ne dispose d’un minimum d’égalité-liberté. La Pensée unique, c’est l’ignorance de cette exigence aussi fondatrice que le pain.

Que tout accroissement de la richesse nationale égale 100 % par tête aux capitalistes, 2,5 % aux travailleurs (selon P. Lebrun), que la dette publique soit payée par les moins nantis (début de l’austérité en 1982 : 2.000 milliards de dette, aujourd’hui 10.000 !), pendant que la fortune des nantis triplait, ne mobilise pas. Il y manque la Foi.

La Foi naît des sortes de "Contrat social" concrets en lesquels vit la Cité humaine avec sa Face sainte couverte du crachat des chiffres ignobles d’il y a un instant. La Pensée unique (ou Pensée-zéro) n’entend pas ce que lui dit la Cité : Patience ! L’Homme ne renonce jamais! Elle ignore les peuples concrets sans lesquels la République n’est nulle part, l’insurrection menée par personne. Elle ignore le 18 Juin, la Résistance, Marguerite Bervoets décapitée à la hache en 1944, les grèves de 50, de 60, le 1er mai 96, d’Orazio...

À cause de la République, j’écris ton nom partout, Wallonie !

(2) José Fontaine est le directeur de la revue wallonne Toudi.

Idéologie dominante ?
par Lise Thiry, médecin-virologue (3)


Stephen Toulmin, physicien devenu philosophe, écrit : "S’il y a quelque chose en quoi tout le monde croit, c’est presque certainement faux. Quand je lis Bertrand Russell ou Marx, je puis ressentir le charme de leur pensée à l’égard du monde, mais j’éprouve une inconfortable sensation s’ils recueillent l’unanimité."

Mais n’est-ce point faire trop d’honneur au fascisme, de parler de sa "pensée unique", d’évoquer "l’idéologie dominante" à propos de la soumission de l’intérêt général à celui du privé ? Il s’agit plutôt de comportements coulés de l’extérieur sur chaque conscience individuelle — unique elle en son genre, construite par une intrication d’interactions neuronales qui font de chacun un être dont nulle copie n’existe sur terre. Même deux jumeaux nantis d’un même assortiment de gènes naissent déjà avec deux circuits de neurones non identiques. Même l’état le plus démocratique ne peut représenter une pensée unique.

Klaus Mainker, lui aussi physicien philosophe, va jusqu’à dire : "Contrairement à ce que Hegel pensait, un état politique, en tant qu’ordre collectif d’une société humaine, n’a évidemment aucune conscience ni intelligence." Mais, direz-vous, que le fascisme impose un comportement superficiel plutôt qu’une pensée, peu nous chaut si le résultat est le même. Peu importe que tel médecin meurtrier nazi soit retourné chaque soir chez lui pour vivre en tendre mari, délicat ami des chats.

C’est pourtant dans cette notion de conscience individuelle qu’il faut chercher recours. Certes, je ne puis prêter une portion de ma tolérance à un raciste. Mais chaque conscience s’exerce individuellement. Quel professeur de gymnastique entraînera le fasciste à une introspection, à un retour vers sa propre conscience, à se déshabiller de comportements non inhérents à la jungle de nos réseaux de neurones ?

(3) Lise Thiry, militante progressiste de longue date et ancienne Femme de l’année, est la présidente du Conseil scientifique de prévention du Sida.

La fin de l’Histoire ?
par Karine Alvarez et Serge Deruette, éditeurs (éditions EPO)

Lorsque le Mur tombe, tout le monde se réjouit. Ou est prié de se réjouir. A droite comme à gauche. Les investisseurs et les maffias triomphent. La "pensée libre" aussi. Comme si elle était libre !

Car en son nom, on proclame la fin de l’histoire : plus d’autres horizons que ceux d’un monde livré au profit, plus d’alternative, de possibilité de changement. De libre, la pensée devient unique.

Unique, quand les "socialistes" proclament que, hors du profit, il n’y a pas de salut. Et les possédants préfèrent les socialistes aux libéraux, parce qu’ils font le même boulot, mais assurent mieux la "paix sociale".

Unique, quand les appareils politiques, policiers et judiciaires fonctionnent dans l’intérêt des possédants et des puissants, et que l’on parle de "dysfonctionnement".

Unique, quand des travailleurs se mettent debout, proclamant que les richesses qu’ils ont produites doivent leur revenir, et qu’on les traite de
terroristes.

Unique, quand des récidivistes de la corruption à grande échelle bénéficient de sursis, tandis qu’un petit voleur écope de prison ferme, et que l’on trouve cela normal.

Unique, quand on assiste, encouragés par les médias, au massacre d’un peuple, parce que l’Irak menace de hausser le prix du pétrole.

Unique, quand on accepte, au nom des Droits de l’Homme, qu’il faille punir militairement ce même peuple, parce que son Etat est supposé maltraiter ses Kurdes, et que l’on ne se pose même pas la question d’admonester la Turquie alliée qui, elle, les anéantit réellement.

Unique, quand des tortionnaires féodaux, sont sacrés champions de ces mêmes droits de l’Homme. Unique, la pensée, quand même la critique de tout cela est suspecte, que cette suspicion supplante la liberté de pensée.

L’apartheid social par Jacques Yerna, syndicaliste (FGTB)


Depuis la chute du mur de Berlin il ne subsiste plus aujourd’hui dans nos sociétés capitalistes que deux idéologies : le libéralisme porté par les organisations de la droite conservatrice et la social-démocratie défendue par la gauche traditionnelle progressiste. Elles admettent l’une et l’autre le marché libre comme cadre de l’activité économique mais elles divergent quant au rôle arbitral et régulateur dévolu à l’Etat. Elles ont néanmoins conclu un pacte social au lendemain de la dernière guerre afin de répartir, de façon socialement équilibrée, le revenu entre tous ceux qui participent à la production.

Le développement des nouvelles technologies, la course à la compétitivité et la multiplication des exclusions ont malheureusement gangrené nos sociétés par un apartheid social qui les expose désormais au danger de l’extrême droite. Malgré cela, le néolibéralisme, grâce au monopole mondial des entreprises privées sur les moyens de communication et d’information, a réussi à imposer au monde entier la dictature de sa "pensée unique" sur les vertus du marché libre.

Un nouveau pacte social est devenu indispensable. Mais dans nos sociétés dominées par les grandes entreprises multinationales les Etats nationaux n’ont d’autre pouvoir, sous la pression des syndicats, que de préserver les acquis sociaux tandis que les partis politiques restent enfermés dans le périmètre stérile de leur électorat.

Le salut ne pourra donc venir que d’un sursaut de la citoyenneté internationale et nationale. Des associations comme celles qui se sont constituées pour combattre la spéculation financière mondiale viennent heureusement d’en donner le signal.

Propos recueillis par Manuel Abramowicz

Source : "RésistanceS", n° 6, printemps 1999, pp. 32-34

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