Une enquête de RésistanceS
Le racisme organisé au cœur de l’Histoire politique belge Pour comprendre les faits de société qui défrayent l’actualité, il est parfois bon de faire usage de l’Histoire. Par exemple, pour saisir les subtilités du « marketing électoral » qui fait rage actuellement dans le but d’exploiter les sentiments xénophobes de certains de nos concitoyens, un retour dans l’histoire politique belge peut être d’un grand enseignement. Tel est l’objectif de notre enquête. Qui nous démontre, notamment, que le racisme n’a pas toujours été exploité à des fins politiques que par l’extrême droite… Ce retour dans le passé nous permet de nous rappeler que le « racisme politique », ou « organisé » (1), c’est-à-dire exploité à des fins idéologiques, en perspective d’enjeux électoraux, par telle organisation ou tel parti, n’a pas toujours été utilisé par l’extrême droite. Si le racisme est intemporel, universel et s’exprime tous azimuts, il faut également savoir que lorsqu’il prend les habits d’une expression doctrinale, un contexte socio-économique particulier est souvent - toujours ? - à sa base. L’instrumentalisation du racisme ou de l’antisémitisme (et dans une moindre mesure du sexisme et de l’homophobie également) n’est pas le fruit du hasard, mais le produit d’une époque. Des « airs du temps » bien particuliers favorisent la montée en puissance des discours construits contre les étrangers, les différents, les « pas comme nous ». Cette orchestration est savamment pensée, planifiée et s’arc-boute sur une méthodologie stratégique précise de diffusion et d’intoxication des esprits. L’idéologie raciste en tant que telle n’existe peut-être plus ; pourtant, des idéologies politiques qui tentent de manipuler l’opinion publique, jusqu’à des massacres de masse, en renforçant les stéréotypes et les préjugés à l’égard d’un groupe en particulier (ethnique, culturel, religieux,… souvent minoritaire), restent monnaie courante, et pas exclusivement « à droite ». En effet, « à gauche », en parallèle à l’utopie d’un prolétariat international uni mondialement, l’antisémitisme et le racisme ont également laissé des traces dans l’histoire politique.
Antisémitisme : polémique
chez les socialistes Ce passé peu glorieux et honteux de la social-démocratie belge est aujourd’hui relativisé avec force. Des disciples contemporains de Jules Destrée se sont ainsi lancés dans des campagnes dont l’objectif est de rejeter radicalement le versant antisémite de ce dirigeant socialiste (3). Pourtant, les documents et textes prouvant la « conversion » de certains leaders sociaux-démocrates à l’antisémitisme culturel sont nombreux. Par ailleurs, cette conversion fut et reste dénoncée par d’autres dirigeants et intellectuels socialistes, comme par exemple, Serge Moureaux qui dans un livre, sorti en 1995, rappellera le « courant socialiste antisémite », né au XIXème siècle (4). Pire, certains discours xénophobes « à gauche » aboutirent aussi à des « procès en sorcellerie » ou à des meurtres en série. Il suffit de se remémorer le « procès des blouses blanches » à Moscou, organisé en 1953 et commandité par Joseph Staline, un dictateur également atteint par le syndrome de l’antisémitisme. Sur d’autres continents, des potentats locaux, influencés par le marxisme-léninisme le plus orthodoxe, se rendront coupables de crimes racistes. Sans oublier, bien entendu, les apparatchiks de l’ex-Yougoslavie qui sont aujourd’hui poursuivis par la justice internationale pour épuration ethnique. Des tendances d’organisations « nationalistes gauchisantes », comme les puristes de l’ETA basque ou même, à son origine, du Front de libération nationale de la Corse (FLNC), se sont quant à elles embourbées dans une rhétorique jonglant avec des arguments racistes. Ces tendances dégénérées d’un nationalisme de libération, à l’origine de bon aloi, se lanceront dans des croisades pour bouter hors de leur territoire indépendant rêvé les étrangers. En Corse, des indépendantistes, provenant du FLNC « canal historique », se sont ainsi rendus coupables d’attentats ciblant des immigrés nord-africains. En janvier 2003, une bombe explosait devant le local de l’Association des Marocains de Corse. Au moment même de l’apparition sur la « scène clandestine » de l’Organisation secrète corse (OSC), dont l’objectif est de chasser de l’île de beauté, par des actions terroristes, les étrangers… Extrême droite et racisme
: un couple inoxydable Si François Mitterrand fut un jour raciste, il le fut lorsqu’il adhéra à l’extrême droite. Dans les années trente, le futur président socialiste, celui qui marquera la fin du XXe siècle, militait en effet dans des corporations étudiantes nationalistes d’ultradroite. Ainsi, il participa lors de ses études universitaires à une manifestation « contre l’invasion métèque », comme le rappelle l’écrivain Pierre Péan dans le livre qu’il consacra aux premiers pas de Mitterrand en politique (6). Chez nous également, le racisme va faire fureur dans les années trente. L’air du temps de cet entre-deux-guerres secoué par la crise boursière, le chômage florissant, les situations insurrectionnelles et les prémices de guerres civiles possibles favoriseront les réflexes identitaires. Nos racistes locaux trouveront alors leur inspiration dans les thèses de Charles Maurras, le conducator de l’Action Française, un mouvement monarchiste, nationaliste, ultradroitiste. Maurras est l’idéologue du « nationalisme intégral », celui qui préconise une France pure, ayant mis hors de ses frontières les « métèques » et autres « Juifs ». La France maurrasienne est une France sans étrangers, une France propre et sainte. Charles Maurras fera de très nombreux émules en Belgique, jusqu’à la fin des années septante, bien après sa mort. Ses disciples belges proviennent en bonne partie de la droite catholique universitaire et de l’extrême droite militante. Le parti Rex de Léon Degrelle trouvera quelques bonnes formules dans les écrits de Maurras. Dans ces derniers et ceux de ses disciples, les Juifs sont désignés comme étant à la tête d’un complot mondialiste visant à dominer le monde, sur l’air du « Protocole des Sages de Sion » (le texte de base de l’antisémitisme mondial). Dans la presse nazie de Berlin comme dans celle éditée à Bruxelles, à Anvers ou à Paris, que ce soit par l’extrême droite ou par la droite chrétienne – l’une et l’autre judéophobes –, on rencontre un vocabulaire identique, et la « Haute Finance » (juive) est dénoncée avec la même fougue. Un antisémitisme électoral Pouvait-on considérer les auteurs de ce racisme organisé contre les immigrés juifs comme des marginaux, des individus agissant en marge de la société belge ? Non : leur essor politique allait très vite prendre de l’ampleur. Aux élections législatives de 1936, plus de 166.000 personnes votèrent pour la liste électorale déposée par le VNV. Vingt-cinq députés nationaux-fascistes flamands siégeront au Parlement. Un chiffre auquel il faut ajouter les vingt et un députés rexistes qui furent élus lors du même scrutin.
De plus, des organisations extraparlementaires animèrent aussi la rue de leurs slogans judéophobes. C’est le cas de la Légion Nationale (LN). Ce mouvement actif de 1923 à 1939 préconisait un régime monarchiste autoritaire. Pour cette légion nationaliste belge, les Juifs sont des « étrangers dangereux » et « sont à l’origine de toutes les doctrines subversives » (9). En juillet 1939, dans « Storm ! », l’édition flamande de son journal, on pouvait trouver un encart proclamant : « Belgische toestanden : 250.000 Joden – 250.000 Werkloozen » (La Belgique aujourd’hui : 250.000 Juifs – 250.000 chômeurs »). Dans les années quatre-vingt, cette même « équation raciste » sera reprise par le Vlaams Blok qui proclamera sur un de ses tracts : « 500.000 werklozen – Waarom dan gastarbeiders ? » (500.000 chômeurs – Pourquoi des travailleurs étrangers ?). Quant à lui, le slogan générique de la Légion nationale, « Les Belges d’abord », sera récupéré dans les années nonante par le Front national de Daniel Féret. D’ailleurs, comme je l’avais déjà mentionné en 1996, après une enquête d’investigation au sein de la « nébuleuse frontiste », d’anciens activistes de la Légion nationale militaient alors au FN.
Le racisme de jadis, qui s’attaque quasi exclusivement aux Juifs (alors immigrés pauvres venant de l’Est européen, issus du prolétariat, étrangers ou apatrides et réfugiés politiques dans la majorité des cas), trouvera aussi un écho dans d’autres milieux. La « droite bourgeoise » et les corporations de commerçants réactionnaires épouseront très vite la « haine des Juifs » pour expliquer les maux de notre société à leur public. Dans une étude sur l’extrême droite des années trente, l’historien Alain Colignon constatait que « la xénophobie, naguère pratiquement absente des journaux professionnels, commença à poindre ici et là » (10). L’historien du Centre d’études et de documentation Guerre et Sociétés contemporaines (CEGES-SOMA (11)), démontre que dans les milieux professionnels, proches d’organisations corporatistes (comme par exemple la Nationaal corporatief arbeidersverbond, Ligue nationale corporative du travail, la NACO), les discours contre les immigrés juifs se développèrent de façon importante durant l’entre-deux-guerres. Dans les organes de presse de ces corporations, les Juifs sont décrits comme des « youpins » et des « métèques ». « La Voix du Commerce », éditée par l’Association générale des commerçants du Tournaisis, dénonçait, en mai 1934, les « nombreux Juifs venant d’Anvers » et présentant une « concurrence déloyale et désastreuse » pour les commerçants belges (12). Des Juifs révolutionnaires
aux Arabes intégristes Ce dernier poursuit : « A Anvers, les élections communales d’octobre (1938) donnèrent lieu à une débauche d’antisémitisme et de xénophobie. Le Vlaamsch volksblok – le bloc populaire flamand – mena ouvertement campagne « contre les Juifs ». Menacée sur sa droite, la droite catholique accusait l’administration socialiste rivale d’avoir « transformé la ville en un refuge pour une racaille étrangère qui regarde les Anversois comme une minorité ». Anvers serait devenue sous son mandat « le centre de l’action révolutionnaire en Belgique ». Et on expliquait que « plus de 5.000 étrangers, pour la plupart des Juifs allemands, soutiennent une agitation révolutionnaire et forment le corps d’élite de la prochaine révolution ». Cette théorie de la 5e colonne n’est pas une spécificité de l’idéologie d’extrême droite, mais combinée avec ses ingrédients – raciste, antisémite ou xénophobe – elle produit des effets fatals dans les circonstances historiques appropriées ».
Dans les années trente, l’antisémitisme faisait donc des ravages. En parallèle à cette poussée de fièvre et ce déchaînement nationaliste de haine, les initiatives pour soutenir et défendre les Juifs fuyant les pogroms d’Europe de l’Est, mais également les républicains espagnols ayant trouvé refuge sur le sol national belge, se multiplièrent au sein de la gauche socialiste et communiste. Des voix se firent entendre contre la montée de l’intolérance et les mesures d’expulsion des réfugiés. Au Parlement, à la veille de la Deuxième guerre mondiale, le député communiste Julien Lahaut dénoncera l’expulsion de réfugiés juifs, tout comme la socialiste Isabelle Blume-Grégoire. Sous la pression d’organisations politiques progressistes, l’Etat belge devra même, en 1938, mettre fin aux expulsions des exilés juifs. Pour résumer, dans les années trente et ensuite durant les terribles années d’occupation nazie, l’antisémitisme prend forme essentiellement au sein de l’extrême droite belgicaine comme nationaliste flamande, dans des cercles universitaires catholiques, dans la mouvance de la droite chrétienne politique, chez des artistes et des intellectuels nationalistes. Dès l’arrivée des nazis sur notre sol, la plupart des organisations anti-Juifs actives avant-guerre se mirent à leur service et participèrent ainsi à l’entreprise génocidaire. La « chasse aux Juifs » et la déportation vers le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau de ceux tombés dans des rafles furent facilitées par des complices belges. Après la guerre et le décompte de l’horreur nazie, les antisémites et autres racistes se firent plus discrets. Beaucoup d’entre eux, il faut le rappeler, « logeaient » alors dans les prisons belges ou au zoo d’Anvers (les animaux étant morts pendant la guerre, et faute de place dans les prisons). Une révolution européenne
pour un Congo belge Le groupe Révolution européenne, provenant de l’extrême droite colonialiste, proclamait, pour faire la promotion de son mensuel (du même nom) dans un encart publicitaire du milieu des années soixante : « Les sous-développés lisent « Révolution africaine », les Européens lisent « Révolution européenne ». Cette publication affirmait que « la race blanche (…) a, jusqu’à présent, tout inventé dans le monde. Nous n’en tirons pas un complexe de supériorité ; nous estimons simplement que l’on n’a pas le droit de mettre en péril cet esprit créateur par une intégration biologique dont les exemples historiques incitent pour le moins à la prudence » (14). Ce groupe estimait par ailleurs qu’« en 1945, ce n’est pas le national-socialisme qui fut vaincu, c’est l’Europe entière qui fut abattue (…). Dans cette ridicule tragédie, il n’y a que deux vainqueurs : le communisme international et la finance cosmopolite qui se sont partagé le monde à Yalta » (15). On retrouvera plus tard la trace des principaux rédacteurs de « Révolution européenne » dans divers avatars de la mouvance d’extrême droite (Nouvel Europe magazine, Front de la jeunesse, Front national, Front nouveau de Belgique,…) mais également au PSC et au PRL. Un parti politique allait également représenter le courant post-colonialiste d’ultradroite dans ces années soixante : le Parti national (PN). Active sur la scène politique belge de 1961 à 1975, cette petite formation fut conduite par l’ancien commandant de la Force publique belge au Congo, le général Emile Janssens. Dans le sillage du PN, agissait l’association des « Amis belges de Charles Maurras ». Rien d’étonnant donc à ce que ce parti belgicain monarchiste et défendant les valeurs de la droite chrétienne s’aligne sur un corpus idéologique de type maurrasien. Terroriser les immigrés
En Italie, les bombes posées par des noyaux clandestins néofascistes explosaient dans les lieux publics pour terroriser la population. Les Brigades rouges italiennes et la Fraction armée rouge allemande transformèrent Rome et Berlin en zone de « guérilla urbaine ». L’heure était à la violence politique. Y compris contre les étrangers. Des petits groupes néonazis clandestins ou semi-clandestins vont se mettre en place et organiser des actions d’intimidation visant à terroriser les populations issues de l’immigration. Au début des années quatre-vingt, un de ces groupes, le ZOON (qui signifiait : Zwarte orde – Ordre noir) menacera ainsi plusieurs associations de défense des travailleurs immigrés et commettra plusieurs actions commandos, notamment contre des mosquées de Molenbeek. Dans une de ses missives, le ZOON annonçait : « Negros, ratons, youpins : foutez le camp ! Ceci tient lieu de premier avertissement. Au troisième vous êtes morts ! ». Ancien nervi du Front de la jeunesse, le dirigeant principal de ZOON rejoindra ensuite le Westland New Post (WNP), une organisation terroriste néonazie qui s’impliqua dans les « années de plomb » belges. Au même moment, on assistait à une nouvelle offensive antisémite par le biais du négationnisme, un concept idéologique visant à blanchir le nazisme de ces crimes génocidaires. Sur le plan politique, le racisme organisé, quant à lui, sera alors essentiellement exploité en dehors des cercles restreints de l’extrême droite classique. L’histoire des années septante nous montre que cette forme-là de discrimination sera utilisée à des fins électorales par une kyrielle d’hommes politiques affiliés à des partis politiques traditionnels et démocratiques. Aujourd’hui, à l’heure des codes de bonne conduite « politiquement corrects », certains tentent de nier ce passé peu glorieux qui a balisé, certes en filigrane, le terrain des Front National et autres Vlaams Blok. Pourtant, cette époque et les dérives qui s’y développèrent ont bel et bien existé. Et à ce niveau-là, les preuves subsistent. Ce n’est bien entendu pas pour ces raisons qu’il faut favoriser les « chasses aux sorcières », enclenchées en coulisses encore récemment, à l’encontre de l’un ou l’autre parti toujours actif aujourd’hui. Le passé est le passé. Avec, entre cette période et maintenant, des évolutions positives opérées, d’une main de fer parfois, pour mettre au placard ceux qui hier avaient été atteints, de manière précoce, par une forme de « lepénisation des esprits » (16). C’était l’époque où les dernières dictatures européennes (espagnole, portugaise, grecque), celles d’Amérique latine (plus particulièrement la dictature chilienne) et le régime d’apartheid d’Afrique du Sud servaient de modèle à des cénacles incrustés au cœur même de la droite politique, caractérisée par ses positions pro-américaines et atlantiques. Soutenues et encouragées par le gouvernement des Etats-Unis, ces dictatures fascistes recevaient, chez nous, l’appui d’un véritable lobby. Des politiciens sociaux-chrétiens ou libéraux, journalistes et intellectuels, francophones et néerlandophones, en étaient membres. Pendant plus d’une décennie, un journal se mettra au service de ce lobby : le « Nouvel Europe magazine », également connu par ses initiales, NEM. Cette publication émanait des milieux de la droite chrétienne rétrograde et son rédacteur en chef, Emile Lecerf, faisait figure de leader et d’idéologue d’extrême droite. Peu de temps auparavant, il avait dirigé le groupe Révolution européenne. Dans les colonnes du NEM se côtoyaient aussi bien des notables de l’ex-Parti social chrétien (et en particulier de sa tendance d’ultradroite, le CEPIC) que de jeunes activistes du Front de la jeunesse, une organisation néofasciste à la solde, en Belgique, des derniers régimes dictatoriaux européens (Portugal, Espagne et Grèce). Le NEM, dont la diffusion était importante à l’époque, préconisait alors la création d’un grand pôle de droite nationale belge, une sorte de bouillabaisse constituée de chrétiens conservateurs, de libéraux réactionnaires, de corporations patronales et, comme hommes de main, de militants du Front de la jeunesse. En France déjà, la droite, conduite par Valérie Giscard d’Estaing, avait scellé une sainte alliance avec le Parti des forces nouvelles (PFN), la première dissidence du Front national de Jean-Marie Le Pen. L’unité entre ces diverses droites ne put évidemment être réalisée que parce des atomes crochus entre elles existaient. Notamment dans la désignation des adversaires. Parmi eux : le communisme international (l’URSS faisait toujours, à cette époque, office de « grand Satan »), le socialisme gestionnaire (considéré par certains comme étant le cheval de Troie des Soviétiques), les taxes (minant l’essor des petits indépendants et les initiatives privées) et l’immigration. Nous étions juste à ce moment précis au tout début de la crise économique qui venait d’ébranler le marché économique mondial. Les travailleurs étrangers allaient, en cette période annonçant la sinistrose sociale à venir, se transformer en boucs émissaires par excellence. Une habitude en ces périodes. Opposition parlementaire à
la loi antiraciste
Ces politiciens exploiteront sans vergogne les sentiments xénophobes qui commençaient à redevenir « à la mode ». Il faut dire qu’à l’époque, le racisme n’était pas un délit. Aucune loi ne sanctionnait encore la « discrimination raciale », et ce malgré le dépôt d’un projet de loi antiraciste. Régulièrement mis à l’ordre du jour au Parlement, ce projet faisait l’objet d’une féroce opposition. Cette dernière, selon les auteurs du livre « Les barbares – Les immigrés et le racisme dans la politique belge » (17), émanait de Protea, un lobby flamand pro-apartheid. Parmi les membres fondateurs de celui-ci, on comptait : dix-huit députés du CVP (l’ancêtre de l’actuel CD&V), huit députés et sénateurs du PVV (l’ancien nom du VLD) et une large poignée de mandataires de feue la Volksunie. Les membres de Protea, siégeant dans la principale enceinte de la Démocratie belge, tinrent le haut du pavé pour mettre des bâtons dans les roues au projet de législation visant à poursuivre les racistes en justice. Ils reçurent le soutien, côté francophone, des libéraux Luc Beyer de Rijcke et de Robert Close. Malgré les tentatives pour la faire saborder, la loi antiraciste sera finalement votée le 30 juillet 1981. Ce qui ne permettra pas de mettre un bémol au racisme organisé. Ce dernier allait continuer à être abondamment exploité à des fins politiques. Plusieurs groupuscules, au début des années quatre-vingt, poursuivirent leur croisade anti-immigrés dans l’ombre de la Justice. Parmi les adeptes de la « Belgique aux Belges » ou de « Notre Peuple d’abord », il y eut le Parti des forces nouvelles (PFN, le bras politique du Front de la jeunesse), l’Europese partij-Parti européen (EPE, regroupant des nostalgiques inconditionnels de Léon Degrelle et d’Adolf Hitler), le groupe Défense de l’Europe, de ses Libertés, de son Travail et de son Autonomie (groupe DELTA), le Mouvement contre l’Insécurité et l’Immigration Abusive (MIA), le Centre d’Etudes et de Recherches Socio-Biologiques Et Raciales (CERSBER), l’Union Nouvelle Démocratie (UND, cofondé par l’actuel dirigeant de la section bruxelloise du Vlaams Blok), la Ligue Civique Belge (LCB), les pseudopodes, y compris francophones, du Vlaams Militanten Orde (VMO),… (18) Les affiches, les autocollants et les couvertures des publications de ces micro-organisations clamaient des slogans simplistes et racistes, comme « Immigration ? Non merci ! » (groupe DELTA), « La Belgique aux Belges », « Touche pas à mon Belge ! » (UND), « Touche pas à la Belgique » (LCB), « Le Pen – le PFN même combat », « Immigration : non ! Rapatriement : oui ! » (PFN), « A bas l’immigration – L’Europe aux Européens » (EPE), « Rex Vaincra ! Gastarbeiders naar huis – Je rentre chez moi » (Rex national), « L’immigration est un fléau pour l’Europe » (VMO-Bruxelles), « 300.000 werklozen – Waarom gastarbeiders ? », « Werk in eigen land - gastarbeiders naar huis » (VMO) … Avant de rejoindre tour à tour le Front National (qui se créera en 1985 à Bruxelles), une série de ces groupuscules, combattant la présence des populations issues de l’immigration en Belgique, apporteront leur soutien à Roger Nols, le tonitruant bourgmestre de Schaerbeek. Soutenu par le « Nouvel Europe magazine », voyant sans doute en lui une version belge possible de Jean-Marie Le Pen, Roger Nols va attirer autour de lui les xénophobes de tous poils, séduits par ses slogans primaires stigmatisant l’« immigration abusive ». Candidat sur la liste PRL, lors des élections législatives de 1991, l’affiche de Roger Nols proclamait : « Nols : sécurité d’abord – Stop à l’invasion ». L’illustration montrait une foule de Nord-Africains se dirigeant vers nos contrées. Des dérives xénophobes s’enregistrèrent également au sein des autres partis traditionnels que sont le PS et le PSC. Trois ans auparavant, à l’occasion des élections communales, un candidat socialiste, Gustave Vervack, par ailleurs président du CPAS de Forest, avait écrit dans une lettre publique invitant les électeurs à voter pour lui : « Je tiens à souligner mon indéfectible fidélité à mon parti, le Parti Socialiste. Parti Socialiste qui à son dernier congrès s’est opposé, à juste raison, à ce que les Non-Belges votent dans notre pays. Je le dis, bien haut : « Le Belge doit rester maître chez lui » (19). Au même moment, des affiches du Parti des forces nouvelles (PFN), un groupuscule néofasciste et raciste, proclamaient : « Belge maître chez toi »… Au PSC, le racisme organisé sera récupéré par ses ailes d’ultra-droite successives. Une poignée de leurs représentants souhaitaient alors, sans complexe, singer en Belgique les recettes politiciennes préconisées en France par Jean-Marie Le Pen. Des liens officieux seront établis entre des cadres de ces tendances réactionnaires ett des dirigeants du Front National d’abord, du Front Nouveau de Belgique plus tard. Résistance socialiste
au racisme Estimant la situation suffisamment inquiétante, dans le même livre, sorti quatre années après le premier « dimanche noir », Serge Moureaux lancera un appel solennel à ses camarades : « J’adjure nos militants comme nos cadres de rester imperméables aux idéologies d’extrême droite. Si, comme le PRL, on reprend dans son programme une vingtaine des cinquante propositions de Le Pen, c’est que la gangrène progresse. Déjà dans notre propre programme certaines de ces propositions se sont subtilement glissées. Attention, camarades, ne réchauffons pas sur notre sein les De Man de demain » (21). Comme Serge Moureaux, d’autres dirigeants et militants du PS s’engageront à fond dans le combat antiraciste. On les retrouvera dans les rangs du Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie (MRAX), de SOS racisme,… côte à côte avec d’autres camarades provenant de la gauche socialiste et radicale. Ensemble, ils lutteront efficacement contre les menées du racisme organisé. Un racisme qui ne sera pas uniquement véhiculé dans le sérail politique, comme nous l’avons déjà écrit au début de cet article. Dans d’autres lieux, il se répand sans retenue. Notamment au sein des forces de l’ordre. Rien d’étonnant alors à ce qu’on lise, en mars 1989, dans l’organe périodique de la Fédération royale et nationale des pensionnés et veuves de la gendarmerie, la reproduction d’un tract raciste anonyme diffusé « sous le manteau » et intitulé « Mon cher Mustapha ». La rédaction de ce périodique mentionnait en introduction à la publication de ce dernier : « Il s’agit d’un appel aussi savoureux que convaincant lancé par Mohammed à Mustapha, son proche resté au village, là-bas » (22). Un racisme « politiquement
correct »
Du côté de l’extrême droite classique, au Vlaams Blok ou au Front National, l’attention est également en éveil pour ne plus se mettre en contravention avec la législation antiraciste. Objectif : éviter des procès qui ont notamment le tort de creuser, du fait des honoraires d’avocats, des trous importants dans les finances de ces formations. La modération relative observée dans leur propagande vise également à empêcher tout recoupement entre celle-ci et celle émise jadis par les nazis. Si, il y a encore quelques années, des illustrations ou des slogans du Vlaams Blok s’inspiraient directement de la propagande national-socialiste, à l’heure actuelle, ce parti adopte un style plus moderne et expurge de ses productions électorales toute référence nauséabonde. C’est ainsi que le programme du Blok contre l’immigration, théorisé par Filip Dewinter (son leader charismatique) en 1992, connaîtra un toilettage en 2000. Auparavant, le Vlaamse Raad dénonça dans une motion l’influence sur ce programme du régime d’apartheid et des lois anti-juives de la dictature nazie. Suite à de multiples pressions, internes comme externes, l’état-major blokker décida - sans doute à contrecœur, mais guidé par un opportunisme stratégique - de saborder ce programme qui avait permis à ses opposants de diaboliser son image pendant trop longtemps à son goût (23). A ce niveau, les prémices de l’aggiornamento de l’ultradroite contemporaine étaient d’ailleurs déjà apparues dans les années quatre-vingt, sous l’influence des travaux idéologiques de la Nouvelle Droite (24). Cette droite intellectuelle, originaire de l’extrême droite radicale, proposa à sa famille politique une nouvelle culture pour accéder au pouvoir, en se déculpabilisant de son lourd passé. Le kit stratégique de la Nouvelle droite comportait, entre autres, un nouveau vocabulaire afin de mieux masquer sa vraie nature. La vulgarité et les références folkloriques crypto-nazies disparurent petit à petit des publications d’extrême droite. La Nouvelle Droite proposa en quelque sorte un « politiquement correct » à sa manière. Le Vlaams Blok l’adopta très vite, tout comme le Front national. Le racisme primaire allait être remplacé par l’« ethno-différentialisme », une approche détournée en réalité de ce premier. Effectivement, le socle de l’ethno-différentialisme réside dans l’idée que chaque culture nationale, religieuse ou ethnique ne peut s’épanouir que sur son entité géographique d’origine. Ce qui se résume dans des slogans du style : « L’Europe aux Européens », « L’Afrique aux Africains », etc. Ce racisme détourné vise à l’instauration d’un apartheid planétaire où chacun serait chez soi. Cette conception particulière et totalitaire du monde est partagée par le Vlaams Blok et le Front National. De plus, dans leur périphérie militante immédiate, des cercles de réflexion s’agitent pour défendre les principes de base du racisme biologique, comme le signalait le rapport annuel 2001 du Centre pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme (25). Le « politiquement correct » des nationaux-xénophobes populistes n’est bien entendu qu’un masque. D’ailleurs, chez eux, le naturel revient toujours au galop.
Ce fut ainsi le cas en juin 2002, lors d’une fête nationaliste organisée par la section bruxelloise francophone du Vlaams Blok. A cette occasion, une conférence fut organisée, avec comme orateur un certain Guillaume Faye. Membre historique de la Nouvelle Droite française, celui-ci est l’auteur de nombreux ouvrages de théorie et de stratégie politiques qualifiés de racistes dans son pays. Il est proche du mouvement racialiste « Terre et Peuple ». Au cours de la fête du Blok, où étaient présentes la plupart des « vedettes » blokkers – le président-général de la section bruxelloise Johan Demol, les députés Dominiek Lootens, Erik Arckens, Jos Van Assche, Filip De Man, Bart Laeremans, le sénateur Yves Buysse et le président national du parti Franck Vanhecke -, le Français Guillaume Faye présenta son dernier livre, « La colonisation de l’Europe – Discours vrais sur l’immigration et l’islam ». Quelques mois auparavant, « Vérités bruxelloises », le mensuel de ladite section du Vlaams Blok, écrivait au sujet de ce livre : « Dans ce nouveau livre-choc, Guillaume Faye démontre que plus que d’« immigration », il faut parler de colonisation massive de peuplement de la part des peuples africains, maghrébins et asiatiques ; Que l’islam entreprend une conquête de l’Europe ; Que la « délinquance des jeunes » n’est que le début d’une guerre civile ethnique ; Que nous sommes envahis autant par les maternités que par les frontières poreuses ; Que pour des raisons démographiques, un pouvoir islamique va s’installer, d’abord au niveau local puis, peut-être, au niveau national » (26). Comme vous l’aurez remarqué par vous-mêmes, le Vlaams Blok, à l’instar de ses homologues francophones, reste le maillon fort dans le domaine du racisme organisé. Manuel ABRAMOWICZ Une première version de cet article a également été publiée dans le magazine bruxellois « Nouvelle Tribune », n°33, septembre 2003. Notes :
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