« Les Juifs sont-ils mal-aimés ? »

Le mardi 5 mars 2002, le sujet de l’émission de débat « Lieu Public » (RTBF télévision) était : « Les Juifs sont-ils mal-aimés ? »

Le débat fut déplorable. La parole de certains confisqué. D’autres monopolisèrent durant près d’une heure et demie les micros. Pour y exprimer des amalgames et des insultes. L’image des Juifs et des Arabes n’en sortira pas grandie. Seul point positif : « la » communauté juive a démontrer qu’elle était extrêmement divisé, comme n’importe quelle autre communauté. C’est aussi la preuve qu’il n’y pas un « lobby » juif monolithique.

Pierre-Yves Lambert, l’animateur du site www.suffrage-universel.be évoque pour nous son avis personnel sur ce débat.

 


Commentaires shaitanesques
(après avoir vu l’émission)

A mon avis, une émission sur un sujet aussi sensible où les manipulations de toutes sortes pullulent n’aurait jamais dû être « organisée » dans ces conditions, c’est-à-dire dans une salle de café du centre-ville, avec portes ouvertes.

J’ose espérer que la RTBF-télé, coutumière des débats foireux avec des animateurs incompétents, diffusera rapidement un documentaire sur la communauté juive de Belgique et ses diverses organisations, pour que le téléspectateur moyen ait une idée de qui est qui, et de qui dit quoi. Et qu’on fasse de même pour la « communauté arabe »/ »communauté maghrébine », et pour les autres, ça commence à bien faire d’entendre des personnes ou des associations se proclamer « représentatives » de telle ou telle communauté !

Ce soir, la parole était principalement donnée à des Juifs, dont plusieurs militants sionistes radicaux (notamment les responsables du Cercle Ben Gourion/Radio Judaïca/Contact J et ceux du Comité représentatif des Juifs de Belgique, CRJB) mais aussi deux membres de l’Union des Progressistes Juifs de Belgique (UPJB, non-sioniste), ainsi que des sionistes modérés comme Simone Susskind, ancienne présidente du CCLJ (Centre Communautaire Laïc Juif, sionistes de gauche) et Philippe Markiewicz, le président du CCOJB (Conseil de coordination des organisations juives de Belgique, sioniste pluraliste, dont la représentativité est contestée par le nouveau CRJB, pro-Sharon), ainsi qu’à trois sénateurs (non-juifs) de gauche (les socialistes Philippe Moureauxet Jean Cornil, et l’écologiste Josy Dubié ).

Le seul Maghrébin musulman qui avait une place assise dans la salle et a pu s’exprimer sans être interrompu était un dirigeant local français de la Licra (Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme), qui a joué le rôle du harki de service, décrivant Israël comme « la seule démocratie du Proche-Orient » et défendant le point de vue de la « communauté juive organisée » sur la résurgence de l’antisémitisme. Les autres intervenants maghrébins musulmans étaient mis dans une position clairement défavorable, debout dans le public, et la plupart de leurs interventions ont été confuses, voire complètement à côté de la plaque (à l’exception de Ghezala Cherifi, qui a magistralement cloué le bec à une sioniste hystérique qui n’avait pas digéré la présence affichée de Juifs progressistes à la manifestation propalestinienne de la semaine dernière). Pourtant, comme l’a rappelé Henri Wajnblum (UPJB), la question de l’antisémitisme nous concerne tous, elle n’est pas un thème sur lequel seuls des Juifs peuvent débattre ou donner leur avis.

Je me demande ce qu’on doit retenir de ce pugilat verbal, à part qu’il y a du rififi au sein de la communauté juive de Belgique, et entre une partie de celle-ci d’un côté, les médias belges et certains politiciens d’un autre, et ça tous ceux qui lisent de temps en temps Le Soir ou sont abonnés à ma liste de diffusion en sont bien conscients, surtout depuis quelques mois. Et si la communauté juive dispose d’un tas d’organisations, et de structures de coordination, on a l’impression (ce n’est pas qu’une impression...) que c’est une caractéristique que ne partage pas la « communauté arabe »/ « communauté maghrébine », ou alors que les réalisateurs de cette émission ont été incapables de trouver des interlocuteurs de ce côté-là. C’est très grave, parce que, au-delà du titre de l’émission qui ne désignait pas de suspects, ce sont bien les Arabes/Maghrébins/Musulmans qui ont été mis au banc des accusés par les sionistes présents, même si l’un d’entre eux (un Anversois, ce n’est pas un hasard) a aussi rappelé que le Vlaams Blok constitue un danger pour toutes les minorités.

Bref, une émission bâclée, et dangereuse parce qu’elle a laissé s’exprimer certains extrémistes dans la communauté juive, ce qui ne contribuera certainement pas à l’apaisement et à la disparition de certains amalgames (lesquels sont soigneusement entretenus par ces mêmes extrémistes, encouragés par l’ambassade d’Israël).

Pierre-Yves Lambert
Bruxelles, le 6 mars 2002