RésistanceS 08-05-2001

 Le mythe Tintin

Retour sur le passé d’Hergé

Georges Remi, que le monde connaît sous le nom d’Hergé, a donné naissance à la "ligne claire" autant qu’à Tintin. Plusieurs dirigeants de l’extrême droite belge comptèrent parmi ses compagnons de route. Le dessinateur travailla en outre au Soir volé, un quotidien alors gagné au crypto-nazisme. La droite pure et dure fera plus tard de son héros principal une figure de référence. Faut-il pour autant le tenir pour coupable? Un ouvrage qui vient de paraître rouvre le "dossier Hergé". L’historien Alain Colignon a accepté de revenir, pour nous, sur ce sujet polémique.

Alain Colignon, du Ceges, spécialiste de la collaboration
francophone sous l’occupation nazie de notre pays © Photo : Manuel
Abramowicz.

Du belge, Tintin? Assurément, avec tout ce que notre petit pays compte de contradictions. Hergé venait des rangs de la droite catholique, dans sa tendance maurrassienne, et il fut l’ami de Léon Degrelle. A partir de 1940, c’est au journal Le Soir que sa carrière professionnelle se poursuivit, dans un quotidien volé par la propagande nazie et tenu par une poignée de collabos belges de la pire espèce. Erreur de jeunesse, plaident les plus acharnés des tintinophiles. L’un d’entre eux, l’"hergélogue" (sic) Philippe Goddin, écrivait dans les colonnes du " Soir " (celui d’aujourd’hui) du 12 mars dernier que " cinquante ans et quelques après la fin de la guerre, il serait temps qu’on cesse de taxer d’incivisme, sans discernement, tous ceux qui ont pu, à l’époque, mettre quelqu’espoir dans l’avènement d’une société nouvelle ". Stéphane Steeman, humoriste, tintinophile d’avant-garde et, comme Hergé, proche de la droite catholique musclée, avait pour sa part soutenu dès 1999: " on ne peut rien reprocher à Hergé. Tout au plus quelques gaffes, des erreurs de jeunesse ".

D’autres, à l’inverse, continuent de penser qu’Hergé fut bien davantage qu’un petit "collabo" aveuglé par l’ambition d’une carrière. Maxime Benoît-Jeannin est de ceux-là. Cet écrivain français installé à Bruxelles vient en effet de consacrer un livre entier aux "aventures" collaborationnistes du jeune Hergé (1). Nous avons donc rencontré, sur ce sujet, Alain Colignon, historien au Centre de documentation et d’études "Guerres et sociétés contemporaines" (CEGES). Un tabou belge revisité.

RésistanceS : Hergé peut-il, selon vous, être considéré comme un ancien collaborateur?
Alain Colignon : Tout d’abord, il faut revenir aux années d’avant-guerre. Le père de Tintin est le fruit de son époque et la "victime" de son milieu sociologique. Il provient de la droite catholique marquée par les années 30 et la situation politique de cette décennie. La Révolution soviétique de 1917, son influence sur le reste du monde, la guerre civile espagnole ou le Front populaire en France sont des événements qui mobilisèrent cette droite à laquelle Hergé appartenait. Pour ce milieu ultraconservateur, la "peur du rouge" est une constante. Notre illustre dessinateur va rencontrer sur son chemin, au collège bruxellois Saint-Boniface par exemple, des personnalités qui incarneront l’extrême droite religieuse et culturelle. Il y a tout d’abord l’abbé Wallez, le véritable père spirituel d’Hergé, mais aussi Paul Jamin, qui, sous le pseudonyme de "Jam", dessinera les caricatures antipolitiques et antisémites dans Le Pays réel, l’organe du parti Rex. Léon Degrelle, le "Chef" de cette formation électorale fascistoïde, se retrouva aussi sur le chemin emprunté par Hergé. Mais jamais ce dernier n’adhérera à Rex. Peut-être parce que, somme toute, Hergé, à l’instar de la majorité des Belges, ne se préoccupait pas vraiment des affaires politiques.

Quand les nazis vont s’installer chez nous, le jeune dessinateur va néanmoins en profiter. Bien plus professionnellement que politiquement parlant. Hergé est très ambitieux. Il veut réussir dans le domaine artistique. Il doit donc s’imposer. Peu importe le contexte politique. Pour Hergé, il faut faire avec. Jamais, il ne considérera qu’il a été un "collabo". Hergé se définissait comme un " simple travailleur " qui devait continuer à travailler pour survivre. Au même titre que l’ouvrier continuant à se rendre chaque matin à l’usine. Hergé a donc tout simplement poursuivi son "plan de carrière" au sein de la rédaction du " Soir volé ".

Le journal " Le Soir " était alors dirigé par Raymond De Becker qui, issu des rangs démocrates-chrétiens, devint au fil du temps un fasciné, adepte du national-socialisme. Contrôlé et toléré par les nazis, ce quotidien avait une diffusion maximale. A un moment donné, il ira jusqu’à tirer à 300.000 exemplaires. Tintin contribua partiellement au succès du " Soir volé ". Les années 40-44 furent les meilleures pour Hergé. Il n’a jamais autant dessiné. De plus, parmi le lectorat du " Soir ", il fidélisera un public de plus en plus tintinophile. Avec des dessins, en règle générale, apolitiques qui n’évoquèrent que rarement la guerre ou l’occupation. Si ce n’est bien sûr dans " L’Etoile mystérieuse ", aventure de Tintin où effectivement une touche clairement anti-américaine et antisémite se manifeste sans complexe. Les rafles visant à déporter les Juifs de Belgique vers le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau s’organisèrent durant cette même période…

RésistanceS : A la Libération, le père de Tintin n’a pas vraiment eu affaire à la justice, contrairement à ses amis politiques Wallez, Jamin, De Becker... Aurait-il mérité davantage?
A.C : Les traits d’antisémitisme que l’on pouvait déceler dans les aventures du jeune reporter belge dessinées sous l’occupation et la nature de l’engagement collaborationniste d’Hergé n’ont pas été jugés suffisamment graves pour justifier son renvoi devant un tribunal. Le "cas Hergé" fut rapidement oublié par les magistrats qui avaient alors de plus lourds dossiers à boucler. Toutefois, selon moi, le "dossier Hergé" méritait tout de même une véritable sanction. Les deux nuits qu’il passa en prison sont vraiment très faibles. Pour son engagement dans les rangs des collaborateurs, marqué certainement par son ambition professionnelle - mais cela n’excuse pas ses actes -, on aurait dû le condamner à une sanction civique en lui retirant, pour quelques années, ses droits civils et politiques. Un plus long séjour en prison lui aurait aussi permis de réfléchir à son soutien artistique aux nazis.

RésistanceS : Jusqu’à sa mort en 1994, Léon Degrelle affirmera avoir servi de modèle à Hergé pour la création du personnage de Tintin. Et une certaine extrême droite continue de faire du jeune reporter blond l’un de ses fétiches favoris. Alors, " Degrelle en Tintin " et un Tintin devenu le héros de la droite pure et dure: la thèse est-elle plausible?
A.C : Les liens maintenus après la guerre que revendique Léon Degrelle avec Hergé me paraissent suspects. L’ex-chef de Rex a tellement menti durant sa carrière politique que je pense que cette affirmation est un mensonge de plus. Que l’extrême droite ait essayé de récupérer à son profit le "mythe Tintin", pourquoi s’en étonner? Mais à qui la faute? En effet, Hergé n’a jamais condamné ses amitiés politiques d’extrême droite rencontrées avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Son engagement au " Soir " proallemand ne fut jamais renié. Parce que pour lui, il n’avait pas collaboré avec l’occupant nazi! Toutefois, tout ce que peut dire et faire l’extrême droite pour récupérer le patrimoine Tintin, Hergé n’en est pas responsable. Puisqu’il est mort maintenant depuis plus de dix-huit ans.

Propos recueillis par RésistanceS
Bruxelles, 15 mars 2001

 

(1) Maxime Benoît-Jeannin, " Le Mythe Hergé ", Editions Golias, 94 pages.


tintin.jpg (74895 bytes)
Tintin kidnappé par l’extrême droite?

On peut penser ce qu’on veut de l’auteur de Tintin: il reste qu’Hergé était bel et bien de droite, version "hard", et qu’une éducation chrétienne toute proche de la mouvance intégriste, antisémite et anticommuniste l’avait marqué. Au cours des années quatre-vingt, des groupuscules de la droite extrême, français et belges, se sont de nouveau emparés du personnage dessiné. Dans nombre d’opuscules néofascistes, il n’était pas rare de tomber sur un dessin piraté de Tintin affublé d’un "look" très facho. Un torchon espagnol, " Zyklon B ", est allé jusqu’à le déguiser en Adolf Hitler. Quant au mensuel du FNB, il évoquera les amitiés qu’Hergé conserva après 1945 avec une kyrielle d’ex-collabos, au nombre desquels Jan Vermeire, le numéro deux de la SS wallonne et porte flambeau des néorexistes jusqu’à peu. Le canard frontiste livrait encore ce renseignement : " Assez démoralisé après la guerre, Hergé envisage alors de s’exiler en Amérique du Sud " (1).

Autre affaire : un livre de Léon Degrelle sera même vendu sous le manteau. Son titre? Tintin mon copain! Un magazine d’ultradroite saluera ces " révélations (publiées dans ce pamphlet) feront grincer bien des dents mais raviront la famille nationaliste " (2).

Interrogé sur son ancien collègue par le mensuel lepéniste " Le Choc du Mois ", en mai 1988, Léon Degrelle avait déjà répondu ceci : " il est toujours resté un grand copain et quand j’étais caché en Espagne, il a continué à m’envoyer tous es livres ". Info ou intox? Degrelle est mort en 1994, Hergé en 1983. Les morts, comme chacun sait, ne peuvent plus témoigner… mais rien n’empêche de les faire parler!

RésistanceS

(1) Le Bastion, n°4, avril 1996.
(2) Les Cahiers de Bédésup, n°74/75, 1996.


Article publié dans Regard du 8 mai 2001