Tueurs du Brabant :
Stratégie de la tension en BelgiqueIntroduction au dossier : Loi du silence et mise au placard
Au tout début des années 80, diverses opérations violentes eurent lieu en Belgique. Les attaques aveugles de supermarchés par les dits tueurs fous du Brabant wallon, les attentats des CCC, les manigances du groupe néonazi clandestin WNP, les affaires qui éclaboussèrent la Sûreté de lEtat et la gendarmerie, les manuvres de notables au sein dune mouvance extrémiste furent des éléments profondément déstabilisateurs pour notre pays. Une atmosphère détat de siège se fit sentir quand les paras sapproprièrent la rue afin de « rassurer » lopinion publique. Une opinion profondément terrifiée par ces « années de plomb ».
Malgré la présence de gendarmes dans plusieurs dossiers chauds de lépoque, la gendarmerie renforça sa puissance. Et souvent, le pouvoir ferma les yeux sur ses agissements pourtant indignes dune démocratie. Cétait le temps de la stratégie de la tension.
Maintenant, la loi du silence continue à régner. Parce quils sont trop nombreux à souhaiter que cet épisode sanglant de lHistoire de la Belgique soit oublié à jamais. Cette mise au placard se fait au profit des théoriciens de cette stratégie et de leurs multiples complices. Dès lors, nous sommes en droit de nous demander : la Justice sera-t-elle un jour rendue ?
A loccasion de la sortie récente du dernier livre du journaliste dinvestigation Claude Moniquet (1), RésistanceS vous propose ce dossier sur les tueurs du Brabant (M.AZ). Voir aussi Les années de plomb
(1) Les Dossiers noirs de la Belgique, éditions Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, 1999, 350 pp.
Bienvenue
en Brabant wallon
Septembre 1985 : la Belgique a peur. Calfeutrés dans leurs intérieurs douillets, les Belges hésitent à sortir le soir venu et, dès la fin de la semaine, évitent les grandes surfaces sur lesquelles ils se ruaient dordinaire. Sils nont pas le choix, ils font tout pour avoir terminé leurs courses bien avant 18 heures. Cette peur est très compréhensible, elle a une cause : autour de Bruxelles, les tueurs du Brabant rôdent. Et chacun le sait, ils sont sans pitié.Tout a commencé sur un mode déjà tragique mais que lon peut qualifier, au vu de ce qui va suivre, de mineur. Le 30 septembre 1982, un policier est tué et un autre blessé dans lattaque dune armurerie commercialisant des silencieux, dans la petite ville de Wavre, à une vingtaine de kilomètres de la capitale ; en décembre, le concierge dun restaurant de la grande banlieue est ligoté sur son lit et abattu de sang-froid ; le 9 janvier 1983, vient le tour dun chauffeur de taxi grec travaillant à Bruxelles. La tension monte : quelques attaques de grands magasins, parfois fort rappro-chées dans le temps, et celle dune usine spécialisée dans la fabrication de gilets pare-balles font encore deux morts et quelques blessés.
Dans la nuit du 16 au 17 septembre 1983, les tueurs sintroduisent dans une grande surface de Nivelles. En quittant les lieux, ils se dirigent vers une pompe à essence voisine et abattent, sans raison, un couple qui sy est arrêté. Ensuite, ils se placent en embuscade. Les assassins savent pertinemment que la police a été prévenue de leur intrusion par le système dalarme du grand magasin. Or au lieu de senfuir, ils vont attendre les policiers. Quand le véhicule dintervention se présente, il est pris sous un tir croisé qui fait encore un mort et un blessé. Alors seulement, les tueurs se retirent. Deux autres attaques feront deux morts en octobre, deux autres personnes seront tuées en décembre dans le braquage dune bijouterie.
Suivent deux années de calme. Les services de police sont sur les dents mais les tueurs ne donnent plus signe de vie.
Puis, cest le paroxysme. Le 27 septembre 1985, un samedi, en début de soirée, à vingt-trois minutes dintervalle, deux supermarchés distants dune vingtaine de kilomètres lun de lautre reçoivent la visite des tueurs du Brabant. On comptera 3 morts au cours de la première attaque et 5 dans la deuxième, dont un enfant qui faisait du vélo sur le parking du magasin. Abattu comme au stand de tir. Huit morts en moins de trente minutes, un cauchemar.
Le 9 novembre 1985, enfin, marque le record absolu des tueurs du Brabant : 8 morts dun coup, à Alost, dont 4 tués avant même lentrée des malfrats dans les lieux de lagression.
La tragédie dAlost marque aussi la fin des agissements de la bande. Plus jamais on nentendra parler des tueurs, sinon au fil dune enquête qui nest pas terminée à ce jour mais na jamais donné de résultats probants, en dehors des analyses balistiques qui per-mettent de lier les faits entre eux.
Laffaire des tueurs du Brabant a dautant plus traumatisé la Belgique quelle est totalement incom-préhensible, irrationnelle. Si chacun peut concevoir sans, bien entendu, laccepter quun truand tue pour protéger sa fuite ou son anonymat, le crime gratuit, lui, reste du domaine de lénigme et de lintolérable. Or, les 28 crimes commis par les tueurs entre 1982 et 1985 étaient gratuits car les forfaits des criminels auraient pu être commis sans quon verse la moindre goutte de sang.
Quant aux vols eux-mêmes, ils seraient dérisoires sans cette sinistre accumulation de cadavres : jamais ces attaques nont permis aux tueurs damasser un butin conséquent. Quelques dizaines de kilos de café par ici, des bidons dhuile par-là, un peu dargent dans un troisième cas : seules les deux avant-dernières attaques rapporteront à leurs auteurs 2,5 millions de francs belges.
Mission : terroriser la population
La simple logique montre tout de suite le côté insensé de laffaire et révèle, sans doute, sa principale motivation : si les crimes ne sont pas nécessaires à laccomplissement des délits et que ceux-ci ne sont même pas profitables, alors ce ne sont pas ces délits qui expliquent les 28 morts, mais bien les 28 cadavres qui « expliquent » les attaques. En dautres termes, le but des tueurs naurait pas été de voler mais bien de tuer, de terroriser. Des terroristes, en somme Ce constat, ce sera celui de toute la Belgique, en tout cas de la presse belge, car le monde judiciaire, lui, va longtemps satteler à une tout autre hypothèse : les tueries sont le fait de petits truands sans morale, des prédateurs, qui ne tuent que parce quils ont loccasion de tuer.
Deux commissions parlementaires procédant à des enquêtes différentes, en 1988 et en 1996, arriveront à des conclusions divergentes et qui, de toute façon, nexpliquent rien. Lenquête judiciaire, elle, confiée depuis 1987 à une cellule unique basée à Jumet, dans la banlieue de Charleroi, piétine depuis plus de onze ans. Il faut dire que certains « devoirs » menés par les hommes de Jumet laissent rêveurs et augurent mal de leurs capacités danalyse, pourtant fortement sollicitées par lun des dossiers les plus nébuleux sur lesquels ait eu à se pencher la justice dun pays européen depuis la Deuxième Guerre mondiale.
Cinq hypothèses
Aujourdhui, pas loin de vingt ans après les premiers faits, on ne sait rien des tueurs et de leurs mobiles profonds. A peine pouvons-nous, pour mémoire, énumérer les différentes hypothèses émises afin dexpliquer le drame mais en soulignant quaucune dentre-elles na jamais été confirmée.
1. Le vol La première est la plus absurde et nous ne nous y arrêterons donc pas : le vol aurait été le mobile principal de ces attaques et lexplication des 28 assassinats résiderait dans le faramineux butin constitué de soixante kilos de café, dun peu dhuile, de quelques centaines de milliers de francs et de centaines de chèques bancaires inutilisables.
2. Lamusement Deuxième éventualité, particulièrement atroce : les tueurs voulaient « samuser ». Ce seraient des adeptes du practical shooting, cette technique de « tir dinstinct » venue des Etats-Unis. Lassés de sexercer sur des cibles immobiles, ils auraient voulu se donner le plaisir de voir leurs balles pénétrer dans les chairs et briser les os. Possible, mais un peu difficile à avaler : cette thèse implique la rencontre et la collaboration de plusieurs pervers. Or la psychologie criminelle nous apprend que, mis à part certains faits de murs, les pervers sont en général des solitaires.
3. La mafia Troisième hypothèse, longtemps étayée par la rumeur : un « exemple » de la mafia. Les tueries sexpli-queraient alors par une opération de racket menée, aux Etats-Unis, par la Cosa Nostra contre une chaîne de grands magasins belges qui sy était implantée : devant le refus de payer de leurs victimes, les truands auraient décidé de leur montrer, en grandeur réelle, ce à quoi ils sexposaient.
4. Une liquidation de témoins Ces tueries de masse ne seraient que le camouflage de « cadavres exquis », comme disent les Italiens. Quelques personnes bien précises devaient mourir, pour diverses raisons, et leur assassinat, extrêmement ciblé, a été noyé dans des massacres incohérents pour brouiller les pistes. Il est vrai que certaines victimes avaient un profil particulier : tel gendarme enquêtait à titre privé, en dehors de ses heures de service, sur une grosse affaire politico-financière ; tel autre individu se révélait être un banquier failli dont létablissement aurait été mêlé à des financements de trafics darmes internationaux, telle autre personne aurait disposé dun dossier particulièrement chaud susceptible de mouiller une importante personnalité politique. Cest du domaine du possible, quoique lon puisse se demander si ces « problèmes », sils étaient bien réels, nauraient pas pu être réglés de manière différente. Il nous semble en effet que quel-ques meurtres isolés auraient été moins parlants que ces meurtres collectifs qui, eux, permettront davancer lhypothèse que les cas individuels étaient liés entre eux.
5. La stratégie de la tension La dernière hypothèse peut paraître la plus folle de toutes mais elle a été avancée par une poignée denquêteurs et de journalistes et continue à être prise au sérieux par quelques personnes : les tueries sexpliquent par une volonté de certains, dans une branche « dissidente » des services secrets américains, de renforcer un Etat belge qui leur semblait dangereusement faible et instable. Elles auraient participé à une « stratégie de la tension » visant à pousser lEtat à durcir ses positions sécuritaires. Les tenants de cette hypothèse soulignent que, après que le siège de lOTAN eut été transféré de la banlieue de Paris à celle de Bruxelles à la fin des années soixante, certains extrémistes des services américains se seraient inquiétés de voir se développer lanarchie dans un pays qui était lun de ceux, en Europe, où le courant pacifiste était le plus fort.
Or, les années des tueries coïncident également avec celles qui ont vu Washington et lOTAN insister auprès de la Belgique pour que celle-ci déploie les euromissiles nucléaires braqués sur lURSS.
Cette décision était loin dêtre facile à prendre dans un pays où des centaines de milliers de pacifistes défilaient régulièrement dans les rues pour sopposer à ce type de menace. Et cette sensibilité trouvait un écho favorable dans une frange de lomniprésent et tout-puissant Parti socialiste. À tel point que lon a pu craindre que la Belgique naccepte jamais les missiles américains. Or si ce pays, où siègent lAlliance atlantique et le Commandement suprême interallié, avait refusé les missiles, quel autre Etat européen les aurait acceptés ?
Cette conjonction de faits aurait donc poussé quelques esprits déments à « faire peur » à Bruxelles.
Disons-le tout net, nous ne nous serions jamais arrêtés à cette thèse sil ny avait eu lexemple de lItalie où il est très généralement admis de nos jours et, dans certains cas précis, totalement prouvé , que la « stratégie de la tension », initiée dans les années soixante-dix par lextrême droite, a été le fait de quelques militants connus qui étaient tous, peu ou prou, liés aux services spéciaux américains.
Même lAllemagne semble ne pas avoir été à labri de bien curieuses menées américaines. Dans un livre publié en septembre 1998, Andreas von Bulow, qui fut secrétaire dEtat à la Défense à Bonn (de 1976 à 1980) puis ministre de la Recherche (de 1980 à 1982) un homme présenté comme un expert dans les questions de défense et dont on peut penser quil sait ce quil dit affirme en effet que "les services secrets américains ont influencé, sinon dirigé partiellement ou complètement tout le terrorisme européen". lItalie, lAllemagne, alors pourquoi pas la Belgique ?
Cette stratégie nimplique dailleurs pas que la décision formelle de tuer trente personnes en Belgique ait été prise à Washington, ce qui est, quand même, assez difficile à croire ; il est tout à fait possible, toutefois, que tel réseau opérationnel belge des services américains ait mal interprété certaines consignes ou que lun de ses membres ait « disjoncté ».
Avec le recul, une chose, en revanche, apparaît comme certaine : ces tueries nétaient pas le fait damateurs. Des spécialistes belges et étrangers sont arrivés à la conclusion peu discutable que certaines techniques utilisées par les tueurs entrée et sortie des véhicules, progression déployée de manière à couvrir tous les angles de tir possibles, « tir croisé » étaient enseignées dans les unités spéciales de plusieurs armées et de certains services policiers dintervention. Et ces pratiques, difficiles à maîtriser pour des néophytes, doivent obligatoirement être apprises quelque part. Pas question, ici, dimproviser.
Cest tout ce que lon peut dire, aujourdhui, à lappui de lune ou lautre des théories que nous avons brièvement exposées.
Claude MONIQUET (auteur du livre « Les Dossiers noirs de la Belgique »).
Sources et références Quelques livres sur les années de plombs belges « de Bonvoisin et Cie. De Liège à Bruxelles, les prédateurs et lEtat » de Philippe Brewaeys et Jean-Frédérick Deliège, EPO, Anvers-Bruxelles, 1992, 288 pp.
« Les CCC : lEtat et le terrorisme » (traduit du néerlandais) de Jos Vander Velpen, EPO, Anvers-Bruxelles, 1988, 220 pp.
« Les Dossiers noirs de la Belgique » de Claude Moniquet, éditions Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, 1999, 350 pp.
« LEnquête 20 années de déstabilisation en Belgique » de Hugo Gijsels, éditions de la Longue Vue, Bruxelles, 1990, 273 pp.
« Gladio » Collectif sous la direction de Jan Willems, EPO-Reflex, Anvers-Bruxelles-Paris, 1991, 184 pp.
« Guère civil De la gendarmerie à la police unique » de Jos Vander Velpen, EPO, Anvers-Bruxelles, 1998, 255 pp.
« La Mafia en Belgique Lutter contre le crime organisé » de Claude Bottamedi, éditions Quorum, Gerpinnes, 1997, 254 pp.
« Le pays des 1000 scandales Un quart de siècle daffaires en Belgique » de Dirk Barrez, éditions Quorum, Gerpinnnes, 1998, 319 pp.
« La Sûreté de lEtat Histoire dune déstabilisation » de Christian Carpentier et Frédéric Moser, éditions Quorum, Gerpinnes, 1993, 224 pp.
« Des taupes dans lextrême droite La Sûreté de lEtat et le WNP » de René Haquin, avec une postface de Walter de Bock, EPO, Anvers-Bruxelles, 1984, 219 pp.
« Les Tueurs Six années denquête » de Gilbert Dupont et Paul Ponsaers, EPO, Anvers, 1988, 296 pp.
« Les Tueurs du Brabant Enquête parlementaire » de René Haquin et Jean Mottard, éditions Complexe, Bruxelles, 1990, 423 pp.
A lire aussi : le Dossier dAvancées
Le mensuel progressiste Avancées, en avril 1999, a lui aussi consacré un long dossier sur les tueries du Brabant, avec notamment une interview du journaliste René Haquin. Ce numéro est toujours disponible. users.skynet.be/avancees.Rens. : (02) 548.02.96 (de létranger : 00-32-2/548.02.96).