
Des années 1960 à
Michel Delacroix (FN belge)
Histoire d'une chanson antisémite
En novembre 2008, la Belgique découvrait une immonde
rengaine antisémite chantée par l'avocat Michel Delacroix,
alors président ff du Front national «rénové».
RésistanceS.be a mené sa petite enquête : ce chant
est un vieux classique du répertoire musical de l'extrême
droite ! En France comme en Belgique. Rappel historique.

Michel Delacroix (à droite) avec son
ancien compagnon politique, Daniel Féret, le président-fondateur
du Front national belge. Depuis, le premier a été la
victime de la vengeance du second.
Rappelez-vous,
en novembre de l’année dernière, la Belgique découvrit
avec effroi les goûts «musicaux» nauséabonds
d'un certain Michel Delacroix. Avocat au Barreau de Bruxelles, il
milite également à l'extrême droite depuis plus
de vingt ans. Il débuta son activisme politique dans la mouvance
du Groupement de recherche et d'études pour la civilisation
européenne (GRECE) et celle du «Nouvel Europe magazine»,
un mensuel alors proche du CEPIC, l'aile d'ultradroite du parti social-chrétien,
et du Front de la jeunesse. Resté un intime de Jean Vermeire,
un ancien officier de la Division SS «Wallonie» menée
par Léon Degrelle sous l'occupation nazie, l'avocat Delacroix
était sénateur (élu en 2007, il l'est toujours)
au moment des faits, et président ff du Front national «rénové».
En novembre 2008, au cours du journal
télévisé de la RTBF (télévision
publique belge francophone), un petit film privé fut diffusé
en exclusivité. Juste avant, il avait été envoyé
par e-mail à plusieurs parlementaires par le docteur Daniel
Féret, le président-fondateur du FN belge, qui avait
pu mettre la main sur ce document exceptionnel. Cette «distribution»
bien ciblée avait pour motif une vengeance contre Delacroix,
ancien ami et complice de Daniel Féret qui décida cependant,
en septembre 2007, de participer à un putsch interne pour prendre
le contrôle du parti d'extrême droite. Depuis, Féret
vouait une haine féroce à Delacroix. Avec la diffusion
de ce film jusqu’alors en possession du docteur Féret,
ce dernier arriva à ses fins : diaboliser, à travers
la personne de Michel Delacroix, ses opposants internes.
Guy Béart détourné
Sur la vidéo en question, Michel Delacroix apparaît
lors de vacances en Espagne. Il y entonne, avec l’un de ses
«camarades» flamands du Vlaams Belang, une chanson antisémite
de la pire espèce, «Ma petite Juive est à Dachau».
Reprise, version néonazie, de «L'Eau vive» du chanteur
français Guy Béart. La scène date de plusieurs
années.
Naturellement, cette diffusion suscite
un scandale. Qui pousse Delacroix à la démission de
son poste de président ff du FN anti-Féret. Il gardera
cependant son poste de sénateur, continuera à exercer
son métier d'avocat et continuera à siéger au
bureau politique du FN. Des plaintes sont déposées contre
lui, notamment par le Mouvement contre le racisme, l'antisémitisme
et la xénophobie (MRAX), présidé par Radouane
Boulhal. L’une de celle-ci est remise sur le bureau du bâtonnier
de Bruxelles. D’après le quotidien Le Soir, des sanctions
seront très prochainement prises par ses pairs contre l’avocat
d’extrême droite. Le scandale de cette chanson antisémite
n’est donc pas clos, et RésistanceS.be reviendra prochainement
sur cette affaire.
Dans l’attente de ses suites, nous
avons consulté nos archives pour retrouver une trace éventuelle
de ce «chant» bien particulier dans l’histoire de
l’extrême droite. A-t-il été inventé
par un ami de Delacroix ? Par l'avocat frontiste lui-même ?
Etait-il connu des milieux antisémites ? D'autres l’avaient-ils
auparavant déjà chanté ?
Après une consultation de nos
archives, nous avons retrouvé la trace de cette horrible chanson,
ou plutôt deux traces, en France et en Belgique. Dans les années
soixante, elle avait déjà suscité le scandale.
Mais uniquement en interne. Intra muros. Au sein de l’extrême
droite. Sans susciter des condamnations extérieures.

Dans les années soixante, l'horrible
chanson antisémite avait déjà été
dénoncée, dans les colonnes d'un journal... d'extrême
droite ! © Document – Archives RésistanceS.be
Etudiants nationalistes
En octobre 1966, le journal Jeune-Europe, organe de presse
de l’organisation européenne du même nom (dont
le noyau fondateur et dirigeant était belge), dénonça
dans ses colonnes ceux qui chantaient «Ma petite est à
Dachau». Cette chanson était donc déjà
à la mode à cette époque au cœur de l'extrême
droite. Plus de quarante ans avant sa reprise par le frontiste belge.
On pouvait ainsi lire dans Jeune-Europe à son sujet:
«Ma ''petite'' est à Dachau...
Les groupuscules d'Etudiants Nationalistes qui affichent, sur les
murs, leur loyalisme envers les USA par de grands ''OUI A L'OTAN'',
se réunissent parfois dans une brasserie de la Grand'Place,
à Bruxelles, pour célébrer, par la chanson, leur
idéal révolutionnaire.
Au milieu de filles en mini-jupes, ces curieux Belges en mini-cervelle
entonnent alors, sur l'air de ''L'Eau vive'', la délicate complainte
que voici :
Ma petite est à Dachau,
Elle est dans la chaux vive.
Elle a quitté son ghetto
Pour être brûlée vive.
Ahiii, Ahiôôô
Ah, c'est vraiment rigolo!
etc...
Sans commentaires ! ...»
Les «groupuscules d'étudiants
nationalistes», ici visés par Jeune-Europe, étaient
le Centre des étudiants nationaux (CEN) et la Fédération
générale des étudiants européens (FGE),
deux structures belges d’extrême droite alors actives
dans la sphère des groupes «Révolution européenne».
Depuis 1964, ces groupes étaient conduits par des dissidents
de l’organisation Jeune-Europe. Les principaux meneurs de «Révolution
européenne» se nommaient Emile Lecerf, ex-membre belge
de l'Institut culturel de la SS, futur directeur du mensuel «Nouvel
Europe magazine» et collaborateur au début des années
nonante du «National», le journal du Front national de
Daniel Féret, le docteur Paul Teichmann, qui passa ensuite
au Parti social-chrétien (ancêtre de l'actuel centre
démocrate Humaniste), le docteur Claude Nancy, spécialiste
dans les questions politico-raciales, Henri Moreau, un ancien SS belge
parti sur le front de l'Est avec Léon Degrelle sous l'occupation
allemande...

Autocollants du Centre des étudiants
nationaux (CEN) et de la Fédération générale
des étudiants européens (FGE)... dont certains militants
entonnaient déjà «Ma petite est à Dachau».
Un des éditeurs responsables du CEN et de la FGE se nommait
Rudy Bogaerts, future cheville ouvrière, à partir du
milieu des années nonante, du journal xénophobe et poujadiste
«Père Ubu» © Document – Archives RésistanceS.be
Occident et «petits cons»
La deuxième trace de la chanson «Ma petite est
à Dachau», nous conduit en France. Nous l’avons
trouvé dans «Le Pen. Biographie», ouvrage de Gilles
Bresson et Christian Lionet, publié en 1994 aux éditions
du Seuil. Consacré au parcours politique de Jean-Marie Le Pen,
le dirigeant-cofondateur du Front national français, ce livre
revient sur diverses anecdotes, souvent abordées pour la première
fois, qui ont émaillé l’histoire de l’extrême
droite de France. L’un de ces rappels historiques concerne la
chanson antisémite rechantée bien plus tard par le frontiste
belge. Voici ce que Gilles Bresson et Christian Lionet écrivent
à son propos [entre crochet se trouvent des notes de compréhension
rajoutées par l’auteur du présent article] :
«[Nous sommes toujours dans les
années soixante] Les jeunes d'Occident [principal groupe
d'extrême droite] - où militent à l'époque
Alain Madelin et Gérard Longuet [dirigeants d'Occident, ils
quitteront ensuite l'extrême droite et deviendront les chefs
de file de la droite libérale française] - [se] retrouvent
[au Cercle du Panthéon, un rendez-vous des nationalistes].
Ils se donnent à l'époque des allures de petites frappes
fascistes qui agacent, même dans ce cénacle d'ultras.
''Un jour, se rappelle Dominique Chaboche [membre de la direction
d'Occident, il participera à la création du FN français
en 1972], Holeindre [ancien résistant 40-45, fut membre de
l'Organisation armée secrète durant la guerre d'Algérie,
compagnon de route de Jean-Marie Le Pen et propriétaire du
Cercle du Panthéon] a dû en lourder quelques-uns parce
qu'ils chantaient des chansons inadmissibles, affreusement antisémites
sur l'air de L'Eau vive de Guy Béart : "Ma petite est
à Dachau, elle est dans la chaux vive"... J'étais
dans la salle de sport [du Cercle du Panthéon], je m'entraînais
à la boxe avec Dominique Erulin [un autre militant d'extrême
droite]. J'ai entendu la scène et je suis descendu. Le père
Holeindre leur a dit de sortir. Et quand Roger, qui à l'époque
était en pleine forme physique, se mettait en colère,
il valait mieux obtempérer... C'étaient des petits
cons''. Roger Holeindre confirme l'anecdote : ''Je leur ai dit de
ne pas chanter n'importe quoi. Entre une chanson de para et un chant
nazi, il y a une différence. Or ils chantaient, le bras levé.
Je les ai virés. Ils n'ont plus mis les pieds au [Cercle
du Panthéon]».
Delacroix, le seul ?
Malgré ces oppositions internes à cette chanson
des plus malsaines, elle a continué à se transmettre
de génération en génération de militants
néofascistes. Jusqu'à Michel Delacroix. A-t-il été
le seul à l'avoir chantée depuis les années soixante
? Certainement pas. Mais lui, son sinistre show fut filmé.
Pas celui des autres (nombreux) adeptes de karaoké à
la mode nazie...
Manuel Abramowicz

Image de Dachau : l'horreur nazie qui inspira
un chant d'extrême droite, entonné ensuite par des activistes
du groupe Occident, du Centre des étudiants nationaux, du Vlaams
Belang et du Front national, des années soixante à nos
jours.
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© RésistanceS
– web-journal de l'Observatoire belge de l'extrême droite
– www.resistances.be – info@resistances.be – Article
mis en ligne le 22 septembre 2009.
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