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Bienvenue en Brabant wallon

Septembre 1985 : la Belgique a peur. Calfeutrés dans leurs intérieurs douillets, les Belges hésitent à sortir le soir venu et, dès la fin de la semaine, évitent les grandes surfaces sur lesquelles ils se ruaient d’ordinaire. S’ils n’ont pas le choix, ils font tout pour avoir terminé leurs courses bien avant 18 heures. Cette peur est très compréhensible, elle a une cause : autour de Bruxelles, les tueurs du Brabant rôdent. Et chacun le sait, ils sont sans pitié.

(article publié dans le numéro 8, hiver 1999, de « RésistanceS »)

Tout a commencé sur un mode déjà tragique mais que l’on peut qualifier, au vu de ce qui va suivre, de mineur. Le 30 septembre 1982, un policier est tué et un autre blessé dans l’attaque d’une armurerie commercialisant des silencieux, dans la petite ville de Wavre, à une vingtaine de kilomètres de la capitale ; en décembre, le concierge d’un restaurant de la grande banlieue est ligoté sur son lit et abattu de sang-froid ; le 9 janvier 1983, vient le tour d’un chauffeur de taxi grec travaillant à Bruxelles. La tension monte : quelques attaques de grands magasins, parfois fort rapprochées dans le temps, et celle d’une usine spécialisée dans la fabrication de gilets pare-balles font encore deux morts et quelques blessés.

Dans la nuit du 16 au 17 septembre 1983, les tueurs s’introduisent dans une grande surface de Nivelles. En quittant les lieux, ils se dirigent vers une pompe à essence voisine et abattent, sans raison, un couple qui s’y est arrêté. Ensuite, ils se placent en embuscade. Les assassins savent pertinemment que la police a été prévenue de leur intrusion par le système d’alarme du grand magasin. Or au lieu de s’enfuir, ils vont attendre les policiers. Quand le véhicule d’intervention se présente, il est pris sous un tir croisé qui fait encore un mort et un blessé. Alors seulement, les tueurs se retirent. Deux autres attaques feront deux morts en octobre, deux autres personnes seront tuées en décembre dans le braquage d’une bijouterie.

Suivent deux années de calme. Les services de police sont sur les dents mais les tueurs ne donnent plus signe de vie.

Puis, c’est le paroxysme. Le 27 septembre 1985, un samedi, en début de soirée, à vingt-trois minutes d’intervalle, deux supermarchés distants d’une vingtaine de kilomètres l’un de l’autre reçoivent la visite des tueurs du Brabant. On comptera 3 morts au cours de la première attaque et 5 dans la deuxième, dont un enfant qui faisait du vélo sur le parking du magasin. Abattu comme au stand de tir. Huit morts en moins de trente minutes, un cauchemar.

Le 9 novembre 1985, enfin, marque le record absolu des tueurs du Brabant: 8 morts d’un coup, à Alost, dont 4 tués avant même l’entrée des malfrats dans les lieux de l’agression.

La tragédie d’Alost marque aussi la fin des agissements de la bande. Plus jamais on n’entendra parler des tueurs, sinon au fil d’une enquête qui n’est pas terminée à ce jour mais n’a jamais donné de résultats probants, en dehors des analyses balistiques qui permettent de lier les faits entre eux.

L’affaire des tueurs du Brabant a d’autant plus traumatisé la Belgique qu’elle est totalement incompréhensible, irrationnelle. Si chacun peut concevoir — sans, bien entendu, l’accepter — qu’un truand tue pour protéger sa fuite ou son anonymat, le crime gratuit, lui, reste du domaine de l’énigme et de l’intolérable. Or, les 28 crimes commis par les tueurs entre 1982 et 1985 étaient gratuits car les forfaits des criminels auraient pu être commis sans qu’on verse la moindre goutte de sang.

Quant aux vols eux-mêmes, ils seraient dérisoires sans cette sinistre accumulation de cadavres : jamais ces attaques n’ont permis aux tueurs d’amasser un butin conséquent. Quelques dizaines de kilos de café par ici, des bidons d’huile par-là, un peu d’argent dans un troisième cas : seules les deux avant-dernières attaques rapporteront à leurs auteurs 2,5 millions de francs belges.

Mission : terroriser la population
La simple logique montre tout de suite le côté insensé de l’affaire et révèle, sans doute, sa principale motivation : si les crimes ne sont pas nécessaires à l’accomplissement des délits et que ceux-ci ne sont même pas profitables, alors ce ne sont pas ces délits qui expliquent les 28 morts, mais bien les 28 cadavres qui « expliquent » les attaques. En d’autres termes, le but des tueurs n’aurait pas été de voler mais bien de tuer, de terroriser. Des terroristes, en somme… Ce constat, ce sera celui de toute la Belgique, en tout cas de la presse belge, car le monde judiciaire, lui, va longtemps s’atteler à une tout autre hypothèse : les tueries sont le fait de petits truands sans morale, des prédateurs, qui ne tuent que parce qu’ils ont l’occasion de tuer.

Deux commissions parlementaires procédant à des enquêtes différentes, en 1988 et en 1996, arriveront à des conclusions divergentes et qui, de toute façon, n’expliquent rien. L’enquête judiciaire, elle, confiée depuis 1987 à une cellule unique basée à Jumet, dans la banlieue de Charleroi, piétine depuis plus de onze ans. Il faut dire que certains « devoirs » menés par les hommes de Jumet laissent rêveurs et augurent mal de leurs capacités d’analyse, pourtant fortement sollicitées par l’un des dossiers les plus nébuleux sur lesquels ait eu à se pencher la justice d’un pays européen depuis la Deuxième Guerre mondiale.

 

Cinq hypothèses
Aujourd’hui, pas loin de vingt ans après les premiers faits, on ne sait rien des tueurs et de leurs mobiles profonds. A peine pouvons-nous, pour mémoire, énumérer les différentes hypothèses émises afin d’expliquer le drame mais en soulignant qu’aucune d’entre-elles n’a jamais été confirmée.

  1. Le vol

  2. La première est la plus absurde et nous ne nous y arrêterons donc pas : le vol aurait été le mobile principal de ces attaques et l’explication des 28 assassinats résiderait dans le faramineux butin constitué de soixante kilos de café, d’un peu d’huile, de quelques centaines de milliers de francs et de centaines de chèques bancaires inutilisables.

  3. L’amusement

  4. Deuxième éventualité, particulièrement atroce : les tueurs voulaient « s’amuser ». Ce seraient des adeptes du practical shooting, cette technique de « tir d’instinct » venue des Etats-Unis. Lassés de s’exercer sur des cibles immobiles, ils auraient voulu se donner le plaisir de voir leurs balles pénétrer dans les chairs et briser les os. Possible, mais un peu difficile à avaler : cette thèse implique la rencontre et la collaboration de plusieurs pervers. Or la psychologie criminelle nous apprend que, mis à part certains faits de mœurs, les pervers sont en général des solitaires.

  5. La mafia

  6. Troisième hypothèse, longtemps étayée par la rumeur : un « exemple » de la mafia. Les tueries s’expliqueraient alors par une opération de racket menée, aux Etats-Unis, par la Cosa Nostra contre une chaîne de grands magasins belges qui s’y était implantée : devant le refus de payer de leurs victimes, les truands auraient décidé de leur montrer, en grandeur réelle, ce à quoi ils s’exposaient.

  7. Une liquidation de témoins

  8. Ces tueries de masse ne seraient que le camouflage de « cadavres exquis », comme disent les Italiens. Quelques personnes bien précises devaient mourir, pour diverses raisons, et leur assassinat, extrêmement ciblé, a été noyé dans des massacres incohérents pour brouiller les pistes. Il est vrai que certaines victimes avaient un profil particulier : tel gendarme enquêtait à titre privé, en dehors de ses heures de service, sur une grosse affaire politico-financière ; tel autre individu se révélait être un banquier failli dont l’établissement aurait été mêlé à des financements de trafics d’armes internationaux, telle autre personne aurait disposé d’un dossier particulièrement chaud susceptible de mouiller une importante personnalité politique. C’est du domaine du possible, quoique l’on puisse se demander si ces « problèmes », s’ils étaient bien réels, n’auraient pas pu être réglés de manière différente. Il nous semble en effet que quelques meurtres isolés auraient été moins parlants que ces meurtres collectifs qui, eux, permettront d’avancer l’hypothèse que les cas individuels étaient liés entre eux.

  9. La stratégie de la tension

  10. La dernière hypothèse peut paraître la plus folle de toutes mais elle a été avancée par une poignée d’enquêteurs et de journalistes et continue à être prise au sérieux par quelques personnes : les tueries s’expliquent par une volonté de certains, dans une branche « dissidente » des services secrets américains, de renforcer un Etat belge qui leur semblait dangereusement faible et instable. Elles auraient participé à une « stratégie de la tension » visant à pousser l’Etat à durcir ses positions sécuritaires. Les tenants de cette hypothèse soulignent que, après que le siège de l’OTAN eut été transféré de la banlieue de Paris à celle de Bruxelles à la fin des années soixante, certains extrémistes des services américains se seraient inquiétés de voir se développer l’anarchie dans un pays qui était l’un de ceux, en Europe, où le courant pacifiste était le plus fort. Or, les années des tueries coïncident également avec celles qui ont vu Washington et l’OTAN insister auprès de la Belgique pour que celle-ci déploie les euromissiles nucléaires braqués sur l’URSS.

Cette décision était loin d’être facile à prendre dans un pays où des centaines de milliers de pacifistes défilaient régulièrement dans les rues pour s’opposer à ce type de menace. Et cette sensibilité trouvait un écho favorable dans une frange de l’omniprésent et tout-puissant Parti socialiste. À tel point que l’on a pu craindre que la Belgique n’accepte jamais les missiles américains. Or si ce pays, où siègent l’Alliance atlantique et le Commandement suprême interallié, avait refusé les missiles, quel autre Etat européen les aurait acceptés ?

Cette conjonction de faits aurait donc poussé quelques esprits déments à « faire peur » à Bruxelles.

Disons-le tout net, nous ne nous serions jamais arrêtés à cette thèse s’il n’y avait eu l’exemple de l’Italie où il est très généralement admis de nos jours — et, dans certains cas précis, totalement prouvé —, que la « stratégie de la tension », initiée dans les années soixante-dix par l’extrême droite, a été le fait de quelques militants connus qui étaient tous, peu ou prou, liés aux services spéciaux américains.

Même l’Allemagne semble ne pas avoir été à l’abri de bien curieuses menées américaines. Dans un livre publié en septembre 1998, Andreas von Bulow, qui fut secrétaire d’Etat à la Défense à Bonn (de 1976 à 1980) puis ministre de la Recherche (de 1980 à 1982) — un homme présenté comme un expert dans les questions de défense et dont on peut penser qu’il sait ce qu’il dit — affirme en effet que les services secrets américains ont influencé, sinon dirigé partiellement ou complètement tout le terrorisme européen. l’Italie, l’Allemagne, alors pourquoi pas la Belgique ?

Cette stratégie n’implique d’ailleurs pas que la décision formelle de tuer trente personnes en Belgique ait été prise à Washington, ce qui est, quand même, assez difficile à croire ; il est tout à fait possible, toutefois, que tel réseau opérationnel belge des services américains ait mal interprété certaines consignes ou que l’un de ses membres ait « disjoncté ».

Avec le recul, une chose, en revanche, apparaît comme certaine: ces tueries n’étaient pas le fait d’amateurs. Des spécialistes belges et étrangers sont arrivés à la conclusion peu discutable que certaines techniques utilisées par les tueurs — entrée et sortie des véhicules, progression déployée de manière à couvrir tous les angles de tir possibles, « tir croisé » — étaient enseignées dans les unités spéciales de plusieurs armées et de certains services policiers d’intervention. Et ces pratiques, difficiles à maîtriser pour des néophytes, doivent obligatoirement être apprises quelque part. Pas question, ici, d’improviser.

C’est tout ce que l’on peut dire, aujourd’hui, à l’appui de l’une ou l’autre des théories que nous avons brièvement exposées.

Claude MONIQUET
Auteur du livre « Les Dossiers noirs de la Belgique ».

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