La
« rapport Jonathan »
(in « Article 31 », n° 26, janvier-février 1987,
pp. 17-19)
Pierre-Paul De Rycke, ce « gentil organisateur »
de la vie nocturne bruxelloise est loin dêtre un inconnu,
puisquen octobre 1985, il fut candidat aux élections
législatives sur les listes de Forces Nouvelles (ndlr :
qui ensuite prendra le nom de Parti des forces nouvelles,
le PFN) et quil est en contact permanent avec les responsables
du Front de la jeunesse (groupe daction de Forces Nouvelles
et soutenu, dans les années septante, par le CEPIC, laile
dultradroite du Parti social-chrétien, le PSC, menée
par lancien ministre de la Défense Paul Vanden Boeynants).
De Rycke fut le propriétaire du bar nocturne le « Jonathan »
et, après lavoir vendu, sinstalla ensuite dans
un autre établissement, « Le Plein pot ». Cest
là quau soir des élections législatives de 1985, Forces
Nouvelles conviait ses sympathisants à venir fêter les succès
partiels remportés par cette formation. Dans le « rapport
Jonathan », le club de Pierre-Paul De Rycke était décrit
comme « le quartier général de lextrême droite ».
Il forçait ses « hôtesses » à la prostitution,
et celles qui hésitaient se voyaient taxées dune amende.
Le rapport fait aussi état de lutilisation de drogues
dures dans le club, mais se sont les pratiques de chantage
quil convient dexaminer plus attentivement. On
organisait au « Jonathan » des shows de hard-porno,
auxquels les clients participaient, et dont on faisait ensuite
écho dans le magazine porno « Paris Las Vegas ».
Le chantage
Mais poursuivons la lecture du rapport : « De Rycke
profitait de ces manifestations pour prendre des photos scandaleuses,
quil utilisait ensuite pour faire chanter les gens.
De Rycke poussait ses hôtesses à soûler les clients, de manière
à ce quils ne sopposent pas à la prise des photos.
Il pouvait les utiliser par la suite pour mettre les clients
« sous pression ».
Jean Bultot (lancien directeur adjoint de la Prison
de Saint-Gilles, membre actif du Parti des forces nouvelles
et lié à plusieurs « acteurs » clés du dossier des
tueries du Brabant) était une des personnes filmées. Toujours
selon le rapport, De Rycke garda la cassette pour pouvoir
le faire chanter plus tard. « Une grande amitié semblait
cependant les lier » ajoute-t-on. La note continue en
signalant la présence du directeur dune agence de banque
de Cureghem (quartier dAnderlecht, une des 19 communes
de Bruxelles). Il encaissait les chèques des clients. Les
chèques napparaissant donc pas dans la comptabilité
du club. Autre client régulier de ce haut lieu de la vie nocturne :
un marchand darmes, soupçonné de trafic.
Les militants dextrême droite arrivaient armés au « Jonathan ».
Le rapport se fait même plus précis : « Parmi eux
se trouvaient des militaires dactive, qui amenaient
avec eux les armes de leurs unités ». « (
)
En certaines circonstances, le Front de la Jeunesse assurait
la sécurité du club. Les agents de la sécurité étaient dirigés
par un habitué, Francis Dossogne (1) ».
Plus loin, on cite encore une série de gens du « milieu »,
qui tous entretenaient dexcellentes relations avec Jean
Bultot. Parmi ceux-ci, on cite Raymond Lippens, une des personnes
mises en cause dans « le casse de la rue Haute »,
un hold-up dans une agence de la Société générale, où des
gangsters ouvrirent en un week-end un nombre impressionnant
de coffres, dans le style du « casse de Nice » de
Spaggiari (2).
On y parle aussi du propriétaire dun club de la Porte
de Namur. Ce club fut repris par un ancien membre de la police
judiciaire, Freddy G, un inspecteur ayant enquêté dans le
cadre de la Bande de Nivelles (nom donné à la bande des tueries
du Brabant). Freddy G quitta la PJ, mais tomba, lan
passé, pour proxénétisme.
On y parle encore dun coiffeur et dun ancien
légionnaire du Vietnam. Tout ce beau monde fut inquiété lors
de l« opération Vietnam », opération montée
en novembre 1985 dans le cadre des recherches sur la Bande
des Tueurs. Et le « rapport Jonathan » continue :
on cite le patron dune firme de taxi bruxellois, disposant
de sa propre équipe de choc.
La police, les barbouzes
Parmi les clients, on trouve également des inspecteurs et
des agents de la police de la commune de Saint-Gilles, qui
consommaient gratuitement les boissons du « Jonathan ».
Un dentre eux, un certain Van Ryckel, est dailleurs
un adepte du tir pratique. Il a été arrêté lan passé
pour avoir commis un hold-up dans un bureau de poste. Et la
liste continue. Dans la bande du « Jonathan », on
cite encore deux « instructeurs » : Lucien-Victor
Ott, un ancien gorille du président De Gaulle, et Jacques
Calmette, un ancien instructeur de la firme privée de sécurité
« Wackenhut », du Front de la jeunesse et du Westland
new post (WNP). Calmette a aussi formé le service dordre
de Forest National, les gardes de City 2, des membres de lEscadron
spécial de la gendarmerie, des gardes de corps dhommes
politiques
Le rapport précise encore que Jean Bultot participa à des
« réunions confidentielles », auxquelles prenaient
part De Rycke, Lippens, le patron de taxis et un certain José
S.
En résumé, le « Jonathan » servait de lieu de rencontre
à un mélange détonant : des militants dextrême
droite et des gens du milieu (banditisme). Mais avant tout,
il servait à monter des opérations de chantage via lutilisation
de photos compromettantes. Et cela nous remet en mémoire une
série de dossiers qui firent déjà couler beaucoup dencre
dans le passé.
(
) On nage en pleines eaux troubles. La fonction précise
du chantage monté autour du « Jonathan », comme
les victimes de celui-ci restent vagues. Ce qui est sûr par
contre, cest que les victimes favorites des maîtres
chanteurs appartenaient à lappareil judiciaire. Ce qui
est par contre incompréhensible, cest que le « rapport
Jonathan » nait jamais donné lieu à une enquête
sérieuse.
Notes :