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Emile Lecerf, un chef de l’orchestre noir ?

 

Une des pièces essentielles du puzzle ayant pour thème les « années de plomb » serait celle se rapportant à feu Emile Lecerf. En effet, ce dernier était le maillon de la chaîne rattachant la tendance réactionnaire de la droite aux néofascistes. Il était d'ailleurs le véritable "père politique" du Front de la jeunesse. Portrait.

(article publié dans le mensuel belge « Avancées », en mars 1999)

Mort le 24 février 1990, à l’âge de 69 ans, Emile Lecerf peut être considéré comme un des chefs occultes de l’ « orchestre noir » dans les années 70-80. C’est l’Occupation nazie de notre pays qui lui donne l’occasion de débuter en politique. Il fait d’abord profiter « Le Soir » (volé et collaborationniste) de sa bonne plume littéraire. Ensuite, quelques mois avant la Libération, ce jeune écrivain pousse son engagement encore plus loin en devenant membre de la petite équipe de fanatiques qui publient « les Cahiers de la Roue solaire ». Ces « cahiers » sont bien plus qu’une revue intellectuelle: ils sont édités par la section wallonne de l’Institut culturel de la SS.

 

Très peu inquiété lors de l’épuration, le jeune collabo reste à carreau durant les premières années d’après-guerre. Mais très vite, il repasse à l’action, notamment au moment de la crise congolaise. Emile Lecerf se fait alors remarquer au sein de Jeune Europe. Il participe activement – sous le pseudonyme de "Coriolan" – à la presse de cette organisation d’extrême droite, la première d’envergure depuis la fin du conflit mondial (1).

En 1964, il fait scission (ou est exclu, selon les sources) avec un petit noyau rassemblant des activistes racistes et met sur pied les groupes « Révolution européenne ». Groupes qui seront singularisés par un discours d’extrême droite belgicain hyper-raciste et accusés par Jean Thiriart, le leader de Jeune Europe, d’être financièrement aidés « par un des très gros bailleur de fonds du PLP (parti libéral pro-américain) » (2).

 

Croisé de l’Occident
Après l’aventure foireuse de Révolution européenne, Lecerf et une partie des siens intègrent l’équipe rédactionnelle du « Nouvelle Europe magazine » (NEM), une publication téléguidée depuis la Libération par les services secrets anglais dans un premier temps, américains pour finir.

En 1971, Lecerf accède au poste de rédacteur en chef de ce journal marqué à l’ultradroite de l’échiquier politique. Pour être plus précis, celui-ci peut déjà être considéré comme étant l’organe de presse informel du CEPIC (l’aile réactionnaire du Parti social-chrétien, le PSC). Très vite, un groupe d’action et de propagande politique, les NEM-clubs, est fondé. Objectifs : diffuser lors de conférences et d’activités publiques la bonne parole anticommuniste, et fédérer les nouveaux croisés de l’Occident chrétien.

En 1974, une section jeunes des NEM-clubs apparaît sous le nom de Front de la jeunesse (FJ) . Bien plus tard, au moment du décès d’Emile Lecerf, le numéro 2 de cette milice néofasciste, Daniel Gilson, écrira : « (il) en fut le véritable père politique (...). Il assura ainsi notre "éducation politique" » (3). Pour rappel, celle de Lecerf avait été assurée par les nazis...

Pour un autre de ses disciples, il était en effet « passionnément attaché aux valeurs de l’Occident et hanté par la décadence de notre civilisation (...). Dans les années 70, alors que le gauchisme déferlait dans les campus et les médias, il fédéra autour (du NEM) tous ceux qui voulaient réagir au déclin généralisé » (4).

 

Objectif : créer un grand parti de « droite plurielle »
Avec le NEM (qui tirait à 24.000 exemplaires en 1977) et son allié politique agissant au cœur de la direction du PSC, Lecerf va promouvoir l’idée de la création d’un grand parti unissant les droites nationales belges. Un parti qui aurait dû en pratique présenter un éventail idéologique allant des nationaux-catholiques maurrassiens aux libéraux laïques d’ultradroite. Dont les chefs de files auraient été un Paul Vanden Boeynants, un Henri Simonet, un Edouard Close ou encore un Roger Nols. Ce dernier fera même de Lecerf son « nègre » (5).

Le choix était le bon. Lecerf personnellement se singularisait toujours par sa spécialité d’antan: les écrits racistes. Avec un seul fil conducteur: la défense de la « race blanche » menacée, selon lui, d’être pulvérisée de la terre par la « Haute-Finance internationale, vagabonde et anonyme ». En langage décodé, cette finance particulière cache le « complot juif ». Celui qui avait déjà, une dizaine d’années plus tôt, hanté les nuits cauchemardesques d’un certain Adolf Hitler et de beaucoup d'autres lecteurs assidus des « Protocoles des Sages de Sion ».

 

Filière néonazie d’évasion
Au début des années 80, Emile Lecerf et son groupe sont à nouveau sous les feux de l’actualité. En 1973 déjà, la presse avait révélé un projet de coup d’Etat qu’ils avaient planifié. Ils sont alors cités dans divers dossiers chauds. Une guerre sans merci se livre entre les apprentis putschistes du NEM et une tendance de la Sûreté de l’Etat, auteur d’une note sur leur nébuleuse.

Dans la même période, une purge au PSC menée par son président Gérard Deprez met au pas le CEPIC pour mieux le faire disparaître. Les souteneurs du NEM prennent alors leurs distances. Les rats noirs se terrent. Une odeur de souffre plane. Ensuite, on évoquera dans la presse flamande les contacts hebdomadaires entretenus entre Emile Lecerf et des dirigeants du WNP (6).

Auparavant, ce maillon belge de la Ligue mondiale anticommuniste (WACL) avait été identifié comme l’un des correspondants en Belgique d’Aginter presse, un réseau de déstabilisation internationale impliqué dans des opérations terroristes en Italie et travaillant la main dans la main avec les services spéciaux américains. Plus tard, le 15 mars 1991, Jean Bougerol (un officier de l'armée belge spécialisé dans la guerre psychologique ayant milité pour le CEPIC et les NEM-clubs) accusera Lecerf, devant la commission d’enquête parlementaire « Gladio », d’avoir joué un rôle de premier ordre, en 1981, dans l’opération d’exfiltration de l’Allemand Ekkerhard Weil (7).

Recherché par toutes les polices de son pays, ce terroriste néonazi avait pris la fuite grâce à une filière d’évasion bénéficiant de tentacules belges.

 

Le coup de grâce
L’affaire Weil accentuera les conflits internes au sein de la direction du CEPIC et du NEM. Le coup de grâce de ce journal sera ensuite donné après l’ouverture d’une enquête sur une éventuelle fraude fiscale impliquant sa société éditrice. Sous la forme d'une feuille de choux, le canard d’extrême droite poursuivra difficilement son chemin de croix jusqu'à sa disparition en 1990. Quant à lui, Emile Lecerf avait fini par rejoindre les maigres troupes du Front national.

Le 3 mars 1990, ils étaient nombreux ceux qui suivirent le cercueil de cet ancien journaliste auxiliaire de la SS : une délégation de nationalistes flamands, les chefs du Front de la Jeunesse, Daniel Féret (le président du FN), le Docteur Teichman (un échevin PRL d’Ixelles provenant de la direction des groupes Révolution européenne), Luc Eyckerman (leader d’un groupusculaire mouvement intégriste), Roger Nols, le baron de Bonvoisin... en soi, une belle brochette d’hommes en noir.

 

Notes :
(1) Clairement d’extrême droite au début, Jeune Europe évolua ensuite, jusqu’à sa disparition en 1969, vers un nationalisme européen radicalement anti-américain, pro-tiersmondiste et laïque.
(2) Jean Thiriart: « Bref bilan de l’année 1966 », in « Jeune Europe », n° 393, 21 décembre 1966 (Archives Jeune Europe du PCN).
(3) Daniel Gilson: « In memoriam: Emile Lecerf », in « Forces nouvelles », n° 79, mars-avril 1990, page 2.
(4) Marc Laudelout: « In memoriam: Emile Lecerf (1920-1990) », in « Forces nouvelles », n° 80, 1990, page 12.
(5) « Le Vif/L'Express », 2 mars 1990.
(6) « Humo », 23 avril 1987.
(7) Extrait du rapport d'audition de Jean Bougerol devant la Commission d’enquête parlementaire « Glaive », 15 mars 1991.

 

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