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Jacques Yerna, un rassembleur Le militant progressiste, antifasciste et pacifiste, Jacques Yerna était membre du Parti socialiste. Il fut toujours actif au sein de son « aile gauche ». Des années soixante jusquà son décès, Jacques Yerna, le rebelle, milita coudes à coudes aux côtés de ses compagnons de route de la gauche marxiste. En avril 2003, le Parti ouvrier socialiste (POS) co-organisa en lhonneur de sa militance exemplaire un rassemblement et une grande fête. A cette occasion, « La Gauche », le journal du POS, publia un entretien avec Jacques Yerna. Nous reproduisons ci-dessous, avec laimable autorisation du responsable de ce journal marxiste-révolutionnaire, cette interview historique du camarade Yerna.
Mais pour nous, Jacques est avant tout, avec notre camarade Ernest Mandel, le co-fondateur de La Gauche et il fut longtemps son éditeur responsable. En cette année de rajeunissement de notre journal, nous sommes heureux de pouvoir replonger dans nos racines et nous sommes fiers de rendre hommage à celui qui nous a tant donné. Isabelle Ponet a réalisé une longue interview de Jacques Yerna, qui fera lobjet dun tiré à part. Nous reprenons ici les questions qui concernent la fondation de la Gauche et les liens que Jacques Yerna établit entre partis et perspectives révolutionnaires de changement de la société. - La Gauche : Jacques, tu es un militant
tout à fait atypique. Nous venons den parler longuement. Au
vu de tes combats, comment se fait-il que tu ne sois jamais entré
dans un parti révolutionnaire? Ma réponse sinscrit dans le contexte de ma propre histoire. Quand je suis engagé à la FGTB, en 1949, je me retrouve de suite dans lorbite dAndré Renard. Cest à ce moment quon crée à la FGTB, sous la responsabilité dAndré Renard, secrétaire national, le service des conseils dentreprise. Etant considéré comme bilingue et donc toléré chez les flamands, je pouvais être utile. Mais très vite je me rends compte que lon peut aller au delà des conseils dentreprise. Comme dautres militants, je restais marqué par le plan du travail que De Man avait proposé dans lentre- deux- guerres. Ensemble nous nous disons quon pourrait peut-être poursuivre létude qui avait conduit au plan du travail. Nous proposons à André Renard de créer une commission détude pour réfléchir à un programme de structures à mettre en uvre. Ce programme sera adopté lors dun congrès extraordinaire de la FGTB en 1954. Après ce congrès, la commission détude propose à André Renard de poursuivre son travail et notamment dorganiser une réflexion sur la concentration financière. Cest ainsi quon va accoucher du programme sur les sociétés Holding (Holding & démocratie économique) en octobre 1956. Sur ces entrefaites, les membres de la commission détude, qui ont lu les articles sur les holdings quErnest Mandel publie dans le journal « Le Peuple », me chargent, en tant que secrétaire de la commission, de prendre contact avec lui pour lui demander de participer à notre travail. Nous sommes en 1955. Ce que je vais découvrir beaucoup plus tard, cest
qu Ernest Mandel, au moment où je vais le voir, participe lui-même
à un mouvement de réflexion sur le thème de lentrisme au sein
du parti socialiste. Et je crois quil voit, dans la démarche
que je fais, un début de solution pour le problème auquel il est confronté.
- Pourquoi y étais-tu entré ? Je me souviens aussi de l'opposition des jeunes aux politiques participationnistes du POB et surtout au rôle joué à l'époque par Paul Henri Spaak dans la rédaction de l'hebdomadaire anti-réformiste « L'Action Socialiste ». Enfin, ayant terminé mes études en 1947, je rentre au Ministère du travail, où je suis versé au nouveau « service statistique ». Cest Léon- Eli Troclet qui est Ministre du travail à ce moment là. Et moi personnellement, je suis assez intéressé par sa réputation dans le domaine de la Sécurité Sociale. Comme tu vois, jétais bien préparé à minscrire au sein du parti socialiste. - Revenons-en à ta rencontre avec Ernest
Mandel
Je me charge donc de prendre contact avec André
Renard qui accepte tout de suite. Il faut dire quon est en 1955.
Les socialistes sont entrés dans le gouvernement en 1954, lannée
du congrès extraordinaire de la FGTB qui adopte le rapport sur les
réformes de structure. Or, les ministres socialistes comme Léon-Eli
Troclet nhésitent pas à prendre leurs distances par rapport
à ce programme, parce que le gouvernement présidé par Van Acker ne
la pas dans ses objectifs. On lappelle pourtant le gouvernement
des gauches mais cest dans la conception du 19e siècle. Les
gauches, ce sont les socialistes dune part et les libéraux dautre
part.
Cest de là que date ma coopération active avec Ernest Mandel qui rapidement joue un rôle très important dans ma propre formation politique. En effet, à partir du moment où nous obtenons les deux parrainages et des abonnements en grand nombre, nous constituons un comité de rédaction et toutes les semaines, nous nous réunissons à Saint Josse, chez Guy Cudel. Il est inutile de dire que discuter chaque semaine de La Gauche, cest discuter de lattitude du gouvernement. Noublions pas que le numéro 0 de « La Gauche » paraît en 1956 et que nous commençons à publier régulièrement à partir de 1957. Entre-temps, il y a eu la catastrophe de Marcinelle et, comme dhabitude, les positions attentistes du PSB qui saccroche au gouvernement bien que celui-ci ait pris ses distances par rapport au programme des réformes de structure. La réunion hebdomadaire de La Gauche est donc pour moi une réunion très riche en enseignement dautant plus que dans ces comités de rédaction, plusieurs militants sont trotskistes. Mais ça, je ne le sais pas encore. Je ne me consacre pas seulement à écrire dans La Gauche mais aussi à la vendre, dans toutes les régions et à la défendre dans des réunions. Je collabore avec Ernest Mandel à la création de Links, son équivalent flamand. La vérité, cest que je dis cela sans aucune méchanceté, je le comprends même aujourdhui - Ernest mutilise pour réaliser sa stratégie de lentrisme dans le Parti socialiste. - Mais quelle est ta conception à toi
du travail dans le Parti ? Mais comment cette tendance plus révolutionnaire
peut-elle se développer si elle nest pas reliée à lextérieur
à un groupe plus radical, comme la IVème Internationale, qui permette
de faire avancer la réflexion avant de la reporter dans le parti réformiste ?
- Comment les choses évoluent-elles avec
Ernest Mandel ? - Et ton attitude par rapport à la bureaucratie
? Il faudra un jour réfléchir à cette question. Sur le plan politique, ma démarche a été un échec. Et sur le plan syndical, je le crains bien aussi. Doù ta question : à recommencer, naurait-il pas mieux valu entrer dans un parti révolutionnaire? Je reste très hésitant. Je crois que le mouvement
des travailleurs que jai connu dans les années 50-60 correspondait
aux choix stratégiques que jai faits. Dans les moments exceptionnels,
les travailleurs se révoltent. Et puis, cela retombe, disent André
Renard et Ernest Mandel, si on na pas préparé le maintien de
cet esprit révolutionnaire, cest-à-dire si on na pas préparé
les travailleurs à se donner un objectif avant que se produisent les
élans révolutionnaires. Je trouve cela essentiel.
Interview par Isabelle Ponet |
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