RésistanceS.be 31-05-2011

Des nostalgiques de van Severen
à la N-VA et au CD&V ?

 

Rupture du cordon sanitaire avec l'histoire


Dans l'entre-Deux-Guerres, Joris van Severen fut l’un des principaux dirigeants charismatiques de l’extrême droite nationaliste en Flandre. Il fonda et dirigea le Verdinaso, mouvement politique inspiré notamment du fascisme italien. Cette figure de proue de l’Ordre nouveau reste aujourd’hui encore adulée par le Vlaams Belang et divers groupes néofascistes, voire néonazis.

Des responsables de la N-VA de Bart De Wever, le plus grand parti en Belgique, et du CD&V, le parti démocrate-chrétien auquel appartient le premier ministre belge, lui rendent également hommage. Le cordon sanitaire avec l'histoire est-il rompu ?

 

Joris Van Severen
En uniforme, le leader fasciste flamand Joris van Severen lors d'un meeting de son mouvement politique dans les années trente © Archives Ridaf.



Le samedi 21 mai dernier, une cérémonie confidentielle avait lieu à Bruges, en l'honneur du souvenir de Joris van Severen, l'un des plus importants dirigeants et théoriciens de l'extrême droite nationaliste flamande des années trente. Van Severen a, notamment, fondé en 1931 le Verdinaso, mouvement doté d'une milice paramilitaire en uniforme. L'idéologie de ce mouvement politique, le «national-solidarisme», trouve une influence directe dans les thèses maurrassiennes (national-catholiques, antisémites, racistes, monarchistes et antidemocratiques, du nom de son idéologue, Charles Maurras), des idéaux fascistes et du programme national-socialiste allemand du parti d'Adolf Hitler (pour plus d'information sur l'histoire, l'idéologie du Verdinaso et de son dirigeant-fondateur voir ci-dessous notre encadré et notre dossier spécial ).


N-VA présent !
L'entretien du culte de la personnalité de Joris van Severen a toujours été le fait de la tendance radicale du mouvement nationaliste flamand. Au Vlaams Belang (VB), ses fidèles sont des plus nombreux. La formation d'extrême droite se revendique même d'une partie du corpus doctrinal de van Severen. Le VB a été fondé en 1978 par des dissidents fascistes et nazis de la Volksunie (VU), le plus important parti indépendantiste flamand de l'Après-Guerre, apparu en 1954 sous le nom de Christelijke vlaamse volksunie (Union populaire chrétienne flamande). La VU avait été un des fiefs des ouailles de van Severen.

Le «19 trente», le journal télévisé de la télévision publique belge francophone (la RTBF), du 21 mai dernier, a consacré une séquence à l'hommage rendu à Joris van Severen par ses derniers partisans (officiels), toujours présents en Flandre. Cette cérémonie, aux accents nostalgiques et folkloriques, était proposée, le 21 mai à Bruges par la Fondation Joris van Severen.

Luc Seynaeve, l'un des responsables de cette fondation entièrement dédiée au souvenir et à la poursuite de la diffusion des thèses idéologiques de l'ex-dirigeant fasciste flamand, y a pris la parole pour relativiser une fois de plus le passé politique et antisémite de van Severen. A l’instar de Jean-Marie Bogaert, échevin du Tourisme de la ville de Bruges et membre de la Nieuw-vlaamse alliantie (N-VA, Alliance nouvelle flamande) de Bart De Wever. Pour rappel, la  N-VA est issue de l'aile droite de l'ex-Volksunie. Depuis les dernières élections législatives, en juin de l'année passée, elle est devenue le premier parti politique en Belgique.

 

Echevin N-VA

Interview par la RTBF de l'échevin de la Nieuwe-vlaamse alliantie (N-VA), lors de la cérémonie d'hommage politique au fasciste van Severen © Image RTBF.


Couronne CD&V pour un fasciste
La compromission avec la révision du passé fasciste de van Severen ne se limite pas à la seule N-VA. En 2010 déjà une couronne de fleurs avait été déposée au nom du gouverneur de Flandre-Orientale, un politicien membre du Christen-Democratisch & Vlaams (CD&V, le parti des Chrétiens démocrates et flamands, l'ancien premier parti en Flandre), à l’occasion d’un même hommage rendu à l'ancien chef fasciste du mouvement flamand. Pire, au nom du ministre fédéral de la Justice, Stefaan De Clerck, lui aussi  CD&V, une gerbe de fleurs y avait également été déposée.

Cette information fut diffusée le jour même où le ministre fédéral, issu du parti démocrate-chrétien néerlandophone, devait se justifier à la Chambre suite à ses propos polémiques sur l'amnistie tenus, le 15 mai, lors d'une émission de la RTBF. Sur les antennes de la chaine publique francophone, Stefaan De Clerck avait préconisé l'«oubli» concernant l'engagement politique et militaire des collaborateurs pro-nazis durant l'occupation de la Belgique. Suite au tollé général que suscita cette «bavure» médiatique, le ministre de la Justice dut s'expliquer publiquement.

Les propos de De Clerck sur l'amnistie, considérés par certains comme carrément négationnistes (ou tout le moins en faveur de ceux qui souhaitent réviser l'histoire de la collaboration) et la couronne de fleur déposée en 2010 en l'honneur du souvenir du fasciste van Severen sont les témoignages d'une vision historique biaisée et partisane.

Pour Marcel Sel, blogueur polémique et auteur, notamment de «Walen Buiten», un livre sur le nationalisme flamand (éditions Jourdan), la preuve saute aux yeux. «On savait que Stefaan De Clerck semblait tenté par l’oubli de la collaboration, de la délation et de la déportation des Juifs belges (tout cela va de pair). On découvre aujourd’hui qu’il s’est en sus laissé aller à ''célébrer'' la mémoire de l’icône virginale du fascisme flamand, Joris Van Severen, le Leider du Verdinaso», écrivait le 21 mai dernier Sel sur son blog

 

RésistanceS

RésistanceS.be, spécialiste de l'extrême droite en Belgique, est aussi intervenu devant les caméras de la RTBF pour rappeler le passé fasciste de Joris van Severen
© Image RTBF


Stratégie électoraliste
L'expression d'un souvenir sympathisant à l'égard de van Severen confirme aussi la cohabitation - et la collaboration - en Flandre des différentes tendances nationalistes pour un même combat. Issus du monde chrétien nationaliste et conservateur, ces courants se rattachent à un patrimoine historico-politique commun. Mais en même temps, par leur division, ils se sont mis dans une relation concurrentielle pour s'accaparer un même électorat.

Les discours et commémorations en faveur de la réécriture de l’histoire s'intègrent donc aussi dans une stratégie électoraliste. Une manœuvre des plus malsaines. Dès les premières élections qui se déroulèrent dans l'immédiate Après-Guerre, le CVP (le nom de l'époque de l'actuel CD&V) avait déjà plaidé, parfois via le journal De Standaard, pour l'amnistie des inciviques, victimes d'une répression injustes, selon des dirigeants démocrates-chrétiens.

Il y a dix ans, des révélations avaient été faites sur la présence de Johan Sauwens, le ministre des Affaires intérieures du gouvernement régional flamand de l'époque, à une fête du Sint Maartensfonds, amicale d'anciens combattants flamands partis combattre, au sein de la SS nazie, sur le front de l'Est le «péril judéo-bolchévique» durant la Deuxième Guerre mondiale. Membre de la Volksunie (parti fondé en 1954 sur un base national-catholique flamande et ancêtre de l’actuelle N-VA de Bart De Wever), Johan Sauwens y était certainement présent pour y entretenir une partie de son électorat, mais aussi peut-être par sympathie pour les valeurs des combattants du front russe. Suite à la révélation sur sa présence chez les ex-collaborateurs, il dut manu militari démissionner de son poste ministériel.        

Il semble donc bel et bien qu'en Flandre le passé collaborationniste d'une grande partie du mouvement national-flamand fasse toujours l'objet d'une «gestion» de la mémoire des plus polémiques. Un rapport à l'histoire qui ne peut que conduire à la minimisation, à la relativisation, à la révision, voire même à une certaine négation de cette période sinistre de notre histoire.


Manuel ABRAMOWICZ

 

Joris van Severen

Un héros de l'extrême droite contemporaine

Joris Van Severen

Joris van Severen lors d'un meeting. Il est resté une référence historique des disciples de l'Ordre nouveau, comme le montre (à droite) cette couverture de 1994 du bulletin interne du Sint Maartensfonds, la «communauté des anciens combattants du front de l'Est» flamands © Archives Ridaf-Hugo Gijsels.

Ceux qui commémorent encore Joris van Severen (1894-1940) n'évoquent systématiquement qu'une partie de son parcours politique. Du côté francophone, il en va de même pour l'entretien du souvenir de personnalités socialistes, tels Jules Destrée, Edmond Picard ou Henri De Man, qui s'engagèrent eux aussi dans des voies nauséabondes : racisme, antisémitisme et collaborationniste (pour le troisième).

Ancien combattant de la Guerre 14-18, Joris van Severen participe à la création du Frontpartij. En 1921, il est élu député au Parlement pour le compte de ce premier parti flamand de type nationaliste. Dix ans plus tard, l’ancien de 14-18 fonde le Verbond der dietsche nationaal-solidaristen (Verdinaso, en français : Ligue des nationaux-solidaristes Thiois). Pour ne pas utiliser le terme «national-socialiste», en référence au parti nazi d'Adolf Hitler, van Severen utilise celui de «national-solidariste», pour définir le corpus doctrinal de son mouvement.


«Nationalisme intégral» et «antisémitisme d'État»
Le Verdinaso est organisé sur le modèle des mouvements d'extrême droite des années trente, clairement influencé par le nazisme allemand et l'État fasciste italien de Benito Mussolini. Son «ADN» idéologique est également composé des doctrines de Charles Maurras, théoricien national-catholique français d'extrême droite qui fut à la base des concepts du «nationalisme intégral» et de l'«antisémitisme d'État». Le racisme, visant les immigrés juifs venant de l’Europe de l’Est, est abondamment exploité à des fins politiques par le mouvement de van Severen, comme par l'ensemble de l'extrême droite et de la droite conservatrice de l'époque.

Au milieu des années trente, le leader du Verdinaso passe du nationalisme flamand séparatiste à un nationalisme incorporant l'ensemble de la Belgique. Dans le cadre de ce tournant géostratégique, van severen  se rapproche des milieux de l’ultra droite national-monarchiste qui ambitionnent la création d'un État autoritaire d'Ordre nouveau, avec le Roi Léopold III à sa tête. Au moment de l’invasion allemande, en mai 1940, le chef du Verdinaso est arrêté de manière préventive par les autorités belges qui vont l'exfiltrer dans le nord de la France avec d’autres personnalités suspectées de sympathie allemande, dont Léon Degrelle et des communistes, ainsi que des étrangers parmi lesquels se trouvent des réfugiés juifs allemands et polonais. Ils sont tous suspectés de faire partie d’une hypothétique «cinquième colonne». Pour des raisons encore inconnues aujourd’hui, vingt-et-un de ces prisonniers furent sommairement exécutés à Abbeville par des soldats français. Van Severen se trouvait parmi les fusillés.

Sans tabou ni regret
Après la disparition prématurée de son leader, le mouvement Verdinaso implose : une partie de ses membres cessera de militer, une autre rejoindra la Résistance antinazie et une troisième (la plus importante) les rangs collaborationnistes. De nombreux Verdinaso adhérèrent au VNV, le plus important parti d’extrême droite des années trente engagé corps et âmes dans la collaboration pronazie. Après la guerre, les héritiers du Verdinaso, toujours fidèles au corpus doctrinal de Joris van Severen, poursuivront leur engagement dans l’extrême droite, néerlandophone comme francophone.

La plupart des groupes et formations nationalistes, néofascistes et néonazies en Flandre se revendiquent encore de l'héritage national-solidariste. Ce qui ne semble pas poser de questions particulières aux responsables de la N-VA et du CD&V qui rendent eux aussi hommage à l'ex-dirigeant fasciste et raciste flamand.

En Flandre, le cordon sanitaire – visant depuis la fin des années 1980 à isoler le Vlaams Belang dans le paysage politique – est souvent violé. Pour leur part, la nostalgie et une certaine interprétation commune pour un segment de l'histoire du mouvement flamand perdures auprès de l'extrême droite et d'une fraction de la droite démocratique... Sans tabou ni regret.

M.AZ

 

Hommage


Hommage d'extrême droite rendu, en 2004, à Joris van Severen par ses partisans flamands du Voorpost, «groupe d'action nationaliste» (sic) à la base du Vlaams Belang, et de Terre & Peuple-Wallonie, un groupe racialiste dirigé par l'ancien responsable de la formation idéologique du Front national belge. On y reconnait aussi Roeland Raes, chef spirituel de Voorpost, partisan du négationnisme des crimes nazis, ancien idéologue et vice-président du Vlaams Blok / Belang  © Archives Ridaf-Hugo Gijsels.



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© RésistanceS.be – web-journal de l'Observatoire belge de l'extrême droite – www.resistances.be – info@resistances.be – Article mis en ligne le 31 mai 2011.

 

 

 

 

Joris Van Severen

Joris van Severen, un leader du passé fasciste de la Flandre toujours actuel...

 




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