Dans les coulisses de l'Histoire de Belgique
La gendarmerie sous l’occupation nazie : le grand écart
Dès la naissance de la Belgique, la gendarmerie fut présente et a accompagné son histoire. Ce corps d’élite militarisé a connu ses heures de gloire, mais aussi ses zones d’ombre. L’une d’entre-elles fut son comportement durant la Seconde Guerre mondiale où elle tenta d’exister entre le respect des lois belges et les exigences allemandes en matière de répression. Un exercice souvent rendu impossible…
Par Laurent D’Altoe

La collaboration de la police française avec l’occupant allemand durant la Seconde Guerre mondiale, comme le montre cette photographie, est connue. La gendarmerie belge a-t-elle agi différement ?
Passé le choc de la défaite de 1940, la gendarmerie va opter rapidement pour une politique de «présence». Force de l’ordre militaire elle sera, après le 28 mai 1940, démilitarisée par les autorités d’occupation allemande,et ne s’occupera plus que de tâches administratives et judiciaires. Elle sera en outre rattachée au département de l’Intérieur. «En mai 1940, le cadre organique se compose de 8200 hommes et 175 officiers», informe Jonas Campion, chargé de recherches à l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve (1). En 1944, la gendarmerie compte 10 490 agents (2).
Pour mieux contrôler le pays conquis, les Allemands vont tout faire pour s’assurer le concours de toutes les forces de l’ordre belges, en ce compris – et surtout - la gendarmerie. Ainsi, Jules Gérard-Libois et José Gotovitch rappellent dans un ouvrage consacré à l'occupation nazie de la Belgique que «la gendarmerie passa sous la dépendance du ministère belge de l’Intérieur au début de l’occupation mais devait collaborer à l’exécution de certaines ordonnances de police allemandes et avait instruction ''d’informer immédiatement la Feldgendarmerie (NDLR : service de police de la Wehrmacht, l'Armée allemande) (…) chaque fois qu’il aurait été fait usage des armes ou que la gendarmerie aurait été l’objet d’attaque ou de rébellion grave''» (3).
Une ambiguïté qui va mettre ce corps militaire dans des situations particulièrement délicates. Commence alors un jeu compliqué avec l'occupant allemand, désireux de s’adjoindre les services de tous les corps de police du Royaume, tout en ménageant des espaces de «moindre mal» destinés à donner bonne conscience aux autorités belges restées en place. Les secrétaires généraux (les chefs des Ministères), de leur côté, tenteront de se retrancher devant une adéquation illusoire entre le droit belge et les exigences nazies.
Les hommes de l'Ordre nouveau s'installent
Dans un premier temps, les chefs de la gendarmerie belge espèrent pouvoir cantonner leur tâche au strict respect de la loi et ainsi pouvoir exister entre les trois principaux services de police de l’occupant : la Feldgendarmerie, la Geheime Feldpolizei (GFP, département interne de l'Armée allemande, en charge du contre-espionnage) et le Sipo-SD. Plus connu sous l'appellation d'un de ses services, la «Gestapo», le Sipo-SD va rapidement exiger que la gendarmerie l’assiste dans des missions telles que la répression et l'arrestation des résistants.
Pour mieux organiser et contrôler la Belgique, l'Occupant va mettre à la tête de ses principaux organes de gestion, des personnes acquises à ses thèses autoritaires, anticommunistes et xénophobes. Les Allemands recruteront leurs hommes de mains au sein des mouvements d'extrême droite d'Ordre nouveau, belgicistes, mais surtout flamingants. La direction de la gendarmerie sera ainsi investie de nationalistes flamands partisans du régime national-socialiste. Cette radicalisation des cadres de la gendarmerie est mise en pratique en partie par le secrétaire général du Ministère des Affaires intérieures, également en charge du maintien de l'ordre, Gérard Romsée (1901-1976), un éminent membre du Vlaamse national verbond (VNV), le plus important parti d'extrême droite flamand (et anti-Belge) de cette période. En 1943, Romsée nomme à la tête de la gendarmerie Emiel Van Coppenolle.
Durant la Première Guerre mondiale, Emiel Van Coppenolle (1893-1975), colonel d’infanterie, a combattu sur le front l'armée allemande. Il suivra par la suite des études de sciences politiques à l'Université catholique de Louvain. Fait prisonnier lors de l'invasion de la Belgique par les troupes allemandes en 1940, il est envoyé en Allemagne dans un Oflag (camp de prisonniers de guerre réservé aux officiers). Il y fréquente le «Luitenant De Winde Kring», un cercle d'officiers connu pour ses thèses flamingantes et son adhésion à l'Ordre nouveau nazi. Rapidement libéré, Van Coppenolle prend en 1941 la direction de la Police générale du Royaume (PGR) et ensuite, en février 1943, de la gendarmerie. Flamingant et partisan de l’Ordre nouveau, son attitude sera de plus en plus conciliante vis-à-vis de l’occupant.
Rafles des Juifs et répression des Résistants
Si, contrairement à la police communale d’Anvers, la gendarmerie ne joue aucun rôle direct dans l'organisation des rafles visant les Juifs de la ville en août 1942, elle va néanmoins y participer, comme le précise l'historien Maxime Steinberg dans un de ses ouvrages : «d'après le compte rendu de (l'agent de police) Bouhon, le chef de service, parlant de la rafle manquée du 27 août, déclare : ''j'avais (...) sous mes ordres quarante SS Man (la SS flamande), quarante-cinq Feldgendarmerie. Je m'étais aussi assuré le concours de la police belge et de la gendarmerie nationale''»(4). Maxime Steinberg note alors : «La part qui revient à la gendarmerie belge n'est pas autrement documentée. Le colonel Van Coppenolle qui la commande est des mieux disposés. Six jours après la prestation de ses gendarmes à Anvers, il joue à l'intermédiaire complaisant entre l'insatiable SS-Sturmbannführer Tomas et l'indocile commissaire en chef de la police de Bruxelles». Les forces de l'ordre nationales participeront ainsi aux arrestations des étrangers juifs, déportés ensuite et, pour la majorité, assassinés au camp d'extermination nazi d'Auschwitz.
Dans certains cas cependant, des gendarmes refuseront sous des prétextes légaux de participer à ces exactions. Comme le rapporte Jonas Campon : «En août (1941), la gendarmerie de Gand est mobilisée pour procéder à l’arrestation d’aviateurs alliés. Saisi de l’affaire, le Collège des Secrétaires généraux demande l’avis au Conseil de législation (…). Son arrêt souligne que seules les instructions rencontrant l’intérêt du pays occupé doivent être appliquées par les forces autochtones» (5). Cette attitude va être cependant peu à peu être battue en brèche par le remplacement progressif des éléments les plus rétifs aux instructions allemandes.
Par ailleurs, «toutes les candidatures pour des promotions ou des nominations doivent être soumises à l’approbation de l’occupant. Celui-ci se réserve un droit de veto», précise encore le colonel Willy Van Geet (6).
Ce contrôle et cette main mise allemands sur les autorités policières nationales va correspondre également à une légère augmentation des effectifs et du nombre d’officiers. La sélection favorise donc l’entrée dans la gendarmerie de partisans de l’Ordre nouveau, venant notamment du «Luitenant De Winde Kring».

Durant l’occupation, des gendarmes belges vont s’engager dans la Résistance et y payer de leur vie. Ce fut le cas du maréchal des logis Charles Bastin, un résistant de la première heure au sein du «commando Arthur» et mort en déportation à Buchenwald, comme le rappel Cœurs belges, l’organe de la Résistance © Archives Manuel Abramowicz
Ordre nouveau et
flamandisation de la gendarmerie
Dès le début de l'occupation allemande « quatre mots-clés caractérisent les restructurations dans la gestion de la gendarmerie belge : augmentation des effectifs, flamandisation, intégration d'adhérents d'Ordre nouveau et modernisation.
Les objectifs de l'Occupant ne sont que partiellement atteints. Au lieu des 20 000 hommes souhaités, la gendarmerie n'en compte que 10 490 en 1944. Grâce à une politique d'engagement volontariste, la flamandisation du corps a néanmoins progressé. Parmi les 2 128 nouveaux gendarmes recrutés entre 1940 et 1943, 72 % sont des néerlandophones. Parmi les gradés, ce pourcentage est encore plus élevé : sur 68 néophytes, 66 sont flamands».
Extrait de la notice sur la gendarmerie de Benoît Majerus publiée dans le «Dictionnaire de la Seconde Guerre mondiale en Belgique», ouvrage collectif, s.d de Paul Aron et José Gotovitch, éditions André Versaille, Bruxelles, 2008, pg. 204. |
Les Résistants sont des terroristes
A partir de mai 1943, la Militärverwaltung (l’admnistration civile et militaire allemande d’occupation) exige encore davantage de la police et la gendarmerie belges, notamment suite à diverses actions de la résistance. «A partir du mois de juillet (1943), rappelle le colonel Willy Van Geet, les services de police belge ont l’obligation d’informer la Feldgendarmerie des délits importants qui perturbent la tranquillité publique. De plus, celle-ci ordonne que tout renseignement concernant des ''criminels'' en fuite ou arrêtés lui soient transmis» (7).
Emiel Van Coppenolle est le chef que veulent les Allemands pour une gendarmerie plus docile, à une époque troublée où la résistance belge porte de rudes coups à l’occupant. Dès lors, Van Coppenolle exige que la gendarmerie traque les résistants comme de simples criminels, assimilant ainsi leurs actes à des délits de droit commun : «L’attitude de Van Coppenolle vis-à-vis de la Résistance est radicale et sans nuance : celui qui commet un attentat est un terroriste !», écrit le colonel Willy Van Geet (8).
Cela étant, soulignons que des gendarmes aideront la Résistance ou en seront même membres. Arretés comme opposants, des dizaines de gendarmes seront torturés et déportés en camps de concentration. Historiquement, la résistance communiste inspire beaucoup de méfiance à la gendarmerie, ce qui explique que les gendarmes résistants se retrouveront majoritairement dans l’Armée secrète, un mouvement composé de militaires belges national-monarchistes, connus pour leur anticommunisme radical.
Noyautage rexiste
Du côté francophone, les rexistes de Léon Degrelle vont également essayer de noyauter ce corps d’élite de répression, mais sans grand succès. Il est vrai que «les cercles du parti rexiste reçoivent l’ordre d’exercer une pression sur les militants pour les convaincre de servir dans la gendarmerie,(…). L’infiltration par le Mouvement degrellien continue pendant les dernières années de l’occupation et des efforts sont faits pour concentrer les gendarmes de l’Ordre nouveau dans des unités spéciales antiterroristes. L’emprise de Rex sur la gendarmerie reste cependant très faible», souligne à ce sujet l'historienne Flore Plisnier (9).
Certains chefs, plus zélés que les autres, vont quant à eux vont volontairement et activement soutenir et aider les Allemands dans leur chasse aux résistants et aux communistes. Tel fut le cas du commandant Eugène Lessire à Charleroi, ou encore Marcel Furnemont à Tournai (10).
Van Coppenolle contre les «bandits»
Début 1944, le vent tourne de plus en plus en faveur des Alliés. La Résistance belge accentue encore la pression sur les Allemands par un rythme soutenu d’actions paramilitaires et de sabotages.
Face à cette situation, la population comprend de moins en moins que les forces de l’ordre belges s’opposent à cette lutte contre le nazisme. Emiel Van Coppenolle tente, en février 1944, de convaincre du bien-fondé de l’action de la gendarmerie en la matière.
Pour le chef de la Gendarmerie belge «les évènements tumultueux que nous traversons ont fortement déséquilibré le jugement de la plupart de nos concitoyens. Aussi l’action de la gendarmerie est-elle rendue très difficile par l’incompréhension, voire la quasi hostilité que lui témoigne une partie de la population. Il ne faut cependant pas se dissimuler le danger : le banditisme s’accroît sans cesse et il étend chaque jour davantage ses méfaits sur tout le pays. Parti en 1941 de quelques foyers bien déterminés, le banditisme s’étendit bientôt à plusieurs centres industriels déjà très fiévreux en période ordinaire (sic !). L’année 1942 vit une montée lente mais ininterrompue du mal. En 1943, on assista à une terrifiante recrudescence des meurtres, des pillages et des vols à main armée souvent accompagnés de violences et parfois de viols.»
(Cité dans « Le Soir, un siècle d’actualités », 1987, p.244).
Outre l’assimilation «résistants = criminels», on constate dans cette allocution l’amertume du chef de la gendarmerie devant une opinion belge de plus en plus opposée à l’action des gendarmes face à la Résistance. Il est vrai qu’il est toujours difficile de jouer sur deux tableaux…
L.DA |

Après la guerre, la gendarmerie participera à la répression des… collaborateurs, comme ici à la caserne Tresignies (Charleroi), le 5 septembre 1944 © Jean-Louis Delaet. Photo extraite de l’ouvrage « Le pays de Charleroi de l’occupation à la libération 1940-1944 », ville de Charleroi / CGER, 1994.
«De la Résistance à la Révolution»
A la Libération, fin 1944, les autorités belges remises en place par le gouvernement exilé à Londres durant la guerre, s’attaqueront également à l’épuration des éléments inciviques de la gendarmerie. Mais cette épuration au sein de ce corps d'élite de maintien de l'ordre ne sera que cosmétique.
En décembre 1946, selon le nouveau ministre de la Défense, 36 officiers de la gendarmerie ont été touchés par des mesures judiciaires et/ou administratives, ce qui représente entre 13 et 20 % de l’ensemble des officiers de la gendarmerie (11). Les procédures judiciaires seront longues et compliquées. Il faudra attendre la fin de l’année 1948 pour que les dossiers à charge de tous les officiers de gendarmerie compromis avec les nazis soient réglés.
Il est clair qu’à la Libération, le gouvernement belge de retour de Londres préférera ne pas trop écorner la gendarmerie qui est à cette époque la seule force de maintien de l'ordre efficace dont il dispose, notamment pour contenir les éventuels manifestations de protestation de la résistance combattante communiste, alors soupçonnée de vouloir éventuellement passer de la «Résistance à la Révolution», comme le scandait en France l'un des chefs de la résistance, l'écrivain Albert Camus.
«Grâce à l’implantation de son réseau de brigades, (la gendarmerie) est un outil idéal de la politique de containment des mouvements de résistance qui se met en place», signale Jonas Campion (12). Politique qui trouvera une apogée tragique, deux mois après la Libération du pays, le 25 novembre 1944, lors d’une manifestation organisée par le Front de l’Indépendance, bras-armé du parti communiste durant l'occupation. A cette occasion, des dizaines de participants seront blessés par les balles de la gendarmerie.
La «dénazification» et le renvoi des éléments de la gendarmerie (surtout chez les officiers supérieurs) conquis à l'idéologie de l'Ordre nouveau ne furent limités qu’à certains cas. «De fait et en dépit de l'épuration, une partie de l'appareil destiné à maintenir l'ordre dans le pays couvrait encore des hommes dont les conviction politiques et parfois le comportement durant l'occupation cadraient mal avec les espoirs et les aspirations démocratiques et progressistes d'une part de l'opinion publique belge. Le cas de Van Coppenolle est à cet égard significatif », écrivent les historiens Hubert Galle et Yannis Thanassekos, dans un ouvrage publié en 1979 sur la Résistance en Belgique (13).
Réhabilitation
Symbole par excellence de la collaboration policière et d'extrême droite au profit de l'Occupant allemand, le chef de la gendarmerie et de la Police générale du Royaume, Van Coppenolle, est condamné à mort en 1948. Mais en 1952, comme beaucoup d'autres «collabos», il retrouvera le chemin de la liberté. Jusqu’à sa mort en 1975, il ne sera plus jamais inquiété pour son engagement pronazi sous l'égide de l'Ordre nouveau. Hors de la gendarmerie, il entamera une carrière professionnelle au sein d'une entreprise… allemande.
Pour leur part, les écoles de formation de la gendarmerie mises en place sous l'égide de l'Occupant nazi «seront partiellement maintenues après la guerre», est-il rappelé dans le «Dictionnaire de la Seconde Guerre mondiale en Belgique» (14). Des écoles qui avaient pris pour modèle celles de l'élite en charge de la répression du régime hitlérien.
Laurent D’Altoe
Notes :
- Jonas Campion: «Épuration, restauration ou renouvellement ? Première approche de l’impact de la seconde guerre mondiale sur le corps des officiers de gendarmerie», CHTP-BEEG, n°17/2006, p.55.
- Source : Benoît Majerus in «Dictionnaire de la Seconde Guerre mondiale en Belgique», ouvrage collectif, s.d de Paul Aron et José Gotovitch, éditions André Versaille, Bruxelles, 2008, pg. 204.
- Jules Gérard-Libois et José Gotovtch : «L’an 40, la Belgique occupée», éditions CRISP, 1971, p. 142.
- Maxime Steinberg : «Un pays occupé et ses Juifs. Belgique, entre France et Pays-Bas», Editions Quorum, 1999, p.92.
- Jonas Campion, ibidem, p.53.
- Willy Van Geet (colonel): «La gendarmerie sous l’occupation», éditions J.M. Collet, 1992, p. 34.
- Willy Van Geet , ibidem, p.82.
- Willy Van Geet , ibidem, p. 159.
- Flore Plisnier : «Ils ont pris les armes pour Hitler. La collaboration armée en Belgique francophone, 1940-1944», éditions Luc Pire-SOMA CEGES, 2008, pp.85-86.
- Voir à ce sujet Flore Plisnier, ibidem, pp. 85-86.
- Voir à ce sujet Jonas Campion, ibidem, p. 70.
- Jonas Campion, ibidem, p.50.
- Hubert Galle et Yannis Thanassekos : «La Résistance en Belgique», éditions J.M. Collet, Bruxelles, 1979, pg. 113.
- Benoît Majerus in «Dictionnaire de la Seconde Guerre mondiale en Belgique», ouvrage collectif, s.d de Paul Aron et José Gotovitch, éditions André Versaille, Bruxelles, 2008, pg. 204.
Note de la rédaction
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Dans les coulisses de l'Histoire de Belgique
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