A l'occasion des 50 ans de la fin du Congo belge et de l'indépendance
de son peuple, RésistanceS.be vous propose un article de
Colette Braeckman, journaliste du quotidien Le Soir, spécialiste
de l'Afrique noire. Son article démontre que dans l'ex-colonie
belge, un système d'apartheid avait été mis
en place. Il est republié sur RésistanceS.be avec
son accord (M.AZ). |
L’apartheid «soft»
des Belges au Congo
Ce n’était pas l’Afrique du Sud…
mais les Blancs et les Noirs cohabitaient bien, au temps de la colonie,
dans des mondes différents. La ségrégation était
bien réelle.
Un article de Colette Braeckman
(Le Soir)
Sur
cette carte-postale, datant du début du XXe siècle,
un groupe d'écoliers congolais encadré par un missionnaire
belge.
Tout à leur ambition de faire du Congo une «colonie modèle»,
de déjouer les critiques internationales ou la vigilance des
Nations unies, les Belges se gardaient bien de pratiquer explicitement
une politique d’apartheid, et se démarquaient soigneusement
de l’Afrique du Sud. Cependant Blancs et Noirs évoluaient
bien dans des mondes séparés, décrits par l’historien
Auguste Maurel :
«La physionomie et l’organisation
des villes congolaises obéissent à deux préoccupations
essentielles. D’abord la disposition des différents
quartiers et le strict contrôle des habitants “indigènes”
préserveront la population blanche des contacts inutiles
: l’administration protège les maîtres blancs
installés dans leurs luxueuses cités-jardins contre
la propagation d’épidémies ou d’émeutes
venues de la ville noire. Un espace non bâti souvent occupé
par un camp de la Force publique sépare la ville blanche
des quartiers congolais. Le couvre-feu, l’interdiction faite
au Noir de pénétrer dans la cité européenne
la nuit complète ces dispositions sanitaires.»
«Brevet de civilisation»
Tous les «Blancs» n’étaient pas égaux.
Les Belges, souvent francophones, occupaient le haut du pavé
et se distançaient d’autres catégories d’expatriés
: les policiers, les petits fonctionnaires – souvent d’origine
flamande qui, auprès des Congolais, étaient chargés
des «sales besognes» comme infliger des amendes –,
les «monpé» c’est-à-dire les missionnaires
(souvent venus de Flandre eux aussi) ou ceux que les Congolais appelaient
les «mundele ya coto» ou «mundele mateso»
- les «Blancs coton» ou les «Blancs haricots»
- c’est-à-dire les commerçants d’origine
portugaise ou grecque qui sillonnaient les campagnes…
Les Congolais vivant dans les villes,
les «centres extracoutumiers» échappaient, en principe,
au droit coutumier qui s’appliquait à eux dans les villages.
Pour s’établir dans le centre ou le quitter, le Congolais
devait posséder outre son livret d’identité, un
passeport de mutation délivré par le chef de poste ou
l’autorité de tutelle et une autorisation de séjour.
Les clandestins pouvaient à tout moment être pris dans
des rafles tandis que la «chicotte» était un châtiment
souvent utilisé.
Le principe de base qui guidait la colonisation
belge était le paternalisme : les Noirs, considérés
comme de grands enfants mineurs et sous tutelle, devaient être
«guidés» afin qu’un jour, ayant atteint un
degré suffisant de ressemblance avec le «modèle
blanc», ils puissent se voir décerner le titre d’«évolués».
Ce que Jean Stengers appelle le «brevet de civilisation»
était concrétisé par la «carte de mérite
civique» et surtout par l’«immatriculation».
Obtenir cette dernière représentait, pour tout Congolais
instruit, un objectif majeur, lui permettant de disposer en principe
des mêmes droits civils que les Blancs, d’utiliser les
mêmes moyens de transport, les mêmes procédures
de justice et, in fine, de jouir de la même considération.
Le statut d’«évolué» était
obtenu à l’issue d’un véritable parcours
du combattant : des inspecteurs venaient s’assurer de la propreté
du logement, de l’usage de couverts et de vaisselle, de la composition
de la famille (la polygamie était combattue), de l’hygiène
de la maison… Le «brevet de civilisation» était
délivré au compte-gouttes : en 1959, 1.557 Congolais
détenaient la carte du mérite civique et 217 d’entre
eux étaient immatriculés !

Affiche de propagande en néerlandais
pour le Congo belge © CAOM
Revendications sociales des Congolais
Non seulement la procédure était lente, mais elle était
inutile, les Blancs ne considéraient jamais les Congolais comme
des égaux, ne leur accordaient jamais des salaires équivalents,
ne les admettaient pas dans leurs cercles ou leurs magasins. Tous
les historiens (Maurel, Stengers, Vanderlinden, Ndaywel) assurent
que c’est la frustration des évolués qui, in fine,
déboucha sur leur révolte et leur radicalisation. Lassés
de ne jamais être considérés comme des égaux,
ils finirent par exiger l’indépendance pure et simple.
Justin Bomboko, qui fut l’un des premiers universitaires congolais,
le reconnaît :
«On en est arrivé
à cette revendication de l’indépendance en raison
des atermoiements des décideurs politiques à rencontrer
les revendications sociales des Congolais. Au lieu de supprimer
les lois et statuts discriminatoires, les Belges les ont renforcés.
Si on avait rencontré nos revendications de type social,
on aurait sans doute retardé d’une voire de deux décennies
l’indépendance du Congo belge…».
Colette Braeckman
Journaliste du quotidien belge
Le Soir


© Le Soir – www.lesoir.be
–
Article publié dans le
quotidien belge Le Soir, le jeudi 28 avril 2010, page 17. Republié
le 4 mai 2010 sur RésistanceS.be – www.resistances.be
– info@resistances.be – avec l'aimable autorisation de
son auteure, Colette Braeckman. Les sous-titres, les illustrations
et leurs légendes ont été rajoutés par
RésistanceS.be.
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APARTHEID
Système raciste de séparation des populations, l'apartheid
a été mis en place en Afrique du Sud de 1948 à
1991. Ce pays était alors dirigé par un régime
autoritaire d'ultradroite aux mains de sa minorité blanche.
Un apartheid «soft» fut également en vigueur au
Congo, à l'époque de son occupation, de 1908 à
1960, par le Royaume de Belgique.
De nombreux parlementaires flamands de l'ex-Volksunie
(parti nationaliste dissout en 2001), du CVP (l'ancien nom de l'actuel
CD&V démocrate-chrétien flamand) et du PVV (l'ancêtre
de l'Open VLD libéral) étaient membres, encore dans
les années 1980, de Protea, un lobby flamand de soutien à
l'apartheid sud africain...
(M.AZ).
Sur le racisme et
l'apartheid, lire notamment sur RésistanceS.be
• Le racisme organisé au cœur
de l’Histoire politique belge
• La
loi antiraciste a vingt ans
• Victoire
historique des antiracistes contre les racistes
• Pour
le MRAX, Dieudonné a dépassé les limites
• Du
racisme au génocide
• Idéologie
raciste et génocide
• Débat
sur l'identité nationale
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