
Deux des nombreuses victimes et rescapées
du génocide
(photo : IBUKA).
Rappelez-vous les titres des médias,
au printemps 1994. La rencontre d’un champion de formule 1 et
d’un mur, l’assassinat de nos dix paras, le retrait des
casques bleus belges, la reprise de la guerre au Rwanda. En arrière-fond,
des chiffres de massacres, des chiffres à quatre et bientôt
cinq zéros, et des photos de charniers. La France crée
un “couloir humanitaire” et “une zone turquoise”
pour évacuer des réfugiés qui meurent comme des
mouches.
Ensuite, pour ceux qui suivent le sujet
lorsque des projecteurs médiatiques éclairent ailleurs
: le Rwanda tente de revivre sous un nouveau régime et subit
les séquelles du génocide perpétré par l’ancien.
La Commission Rwanda
Au début de 1997, le Sénat belge a mis en place un groupe
de travail, privé d’abord de tout pouvoir de juge d’instruction.
Plusieurs membres déjà bien au courant du dossier posent
des questions pertinentes. Frank Swaelen, CVP (I), préside. Ou
plutôt surveille, si l’on tient compte de l’implication
de son parti dans les événements. Entre autres par l’intermédiaire
des ministres d’alors, Rika De Backer (culture néerlandaise)
et Leo Delcroix (Défense nationale), en pleine lune de miel avec
le parti-frère au pouvoir à Kigali (le MRND). Et aussi
par l’Internationale Démocrate Chrétienne, bureau
de liaison entre les secteurs les plus réactionnaires des partis
catholiques italien, chilien, allemand… (II).
Familles de victimes, officiers, ministres
en fonction en 1994 : nous avons pu écouter des témoignages
décisifs. La plupart confirment ce que tout observateur honnête
avait remarqué depuis longtemps et comme les rapports de la Commission
des Droits de l’Homme de des Nations Unies (ONU) le précisaient
dès mai 1994 : les massacres étaient planifiés,
avec des listes de Tutsis à abattre, des exécutants (les
milices Interahamwe, les FAR), une organisation (l’administration,
le parti MRND), des barrages routiers, des consignes (via la Radio télévision
“Mille Collines”, dont l’animateur principal était
le Liégeois d’extrême droite Georges Ruggiu), un
état-major (l’Akuza, dirigé par les beaux-frères
d’Habyarimana). L’assassinat des Belges (dix militaires
et autant de civils) faisait partie du scénario. Des avertissements,
des rapports explicites circulaient dès la fin 1993.
Le rapport de la Commission du Sénat
est attendu pour cet automne. Normalement, il devrait faire des vagues.
Mais, un témoin et acteur-clé, le général
Dallaire, commandant les forces de l’ONU au Rwanda, n’a
pas pu être entendu. En revanche, des experts fort peu neutres
ont pu expliquer à loisir qu’il s’agissait de massacres
plus politiques qu’ethniques, qu’il y avait eu surtout “
spirales de la violence ”, aboutissement à des “
massacres inter-ethniques ”, produit de “ haines séculaires
”. Bref : le négationnisme est à l’œuvre.
Rappel des faits
De longs séminaires pourraient être consacrés à
la définition des termes “Hutu” et “Tutsi”.
Toute recherche sérieuse indique qu’ils recouvrent des
catégories sociales et culturelles, ni figées ni essentielles.
On peut devenir Tutsi ou Hutu ; les couples mixtes sont innombrables,
d’autres clivages (sociaux, régionaux) sont beaucoup plus
profonds… Seules des élucubrations pseudo-scientifiques
en font des “races”.
Royaume indépendant avant 1895,
le Rwanda passe sous protectorat allemand puis, en 1916, sous mandat
belge. L’épine dorsale de la colonisation, ce sont les
missionnaires, avant tout les “Pères Blancs”. Ce
sont eux qui tiennent l’enseignement. C’est aussi à
travers leurs descriptions que le reste du monde perçoit la réalité
ethnique de la région. Selon cette division, les Tutsis, d’origine
éthiopienne ou égyptienne, constitueraient une aristocratie
féodale dominant les serfs hutus, des Bantous établis
depuis plus longtemps. La promotion des Tutsis est donc favorisée.
Dans un second temps (les années 1950), les missionnaires (1)
forment des intellectuels hutus, présumés plus dociles
; certains d’entre eux construisent le “Parmehuti”,
un parti politique constitué sur base ethnique.
1959 : des pogroms anti-Tutsis ensanglantent
le Rwanda. Les structures de l’ancienne monarchie sont brisées
; des milliers de Tutsis fuient vers l’Ouganda. Sous l’œil
bienveillant de l’administration belge, la république est
proclamée. C’est donc à un pouvoir hutu que la puissance
coloniale transmet le Rwanda en 1962. Onze ans plus tard, le général
Juvénal Habyarimana prend le pouvoir et établit sa dictature,
ou plutôt celle d’un clan du nord du pays, que les Rwandais
appellent familièrement l’Akazu (la “Petite maison”).
Tout citoyen rwandais fait d’office partie du parti unique, le
MRND, quelle que soit la mention (Hutu, Tutsi ou Twa (2)) de sa carte
d’identité. Le Rwanda est le bon élève, le
paradis des ONG catholiques, l’enfant chéri de la coopération
civile et militaire belge.
1990 : le Front patriotique rwandais (FPR)
attaque à partir de la frontière ougandaise. Les troupes
armées de la France de François Mitterrand sauvent le
régime, qui arrête en masse les opposants, tandis que ses
milices (les Interahamwe) massacrent des milliers de civils tutsis dans
plusieurs régions.
1993 : signature des accords d’Arusha
(Tanzanie) entre le FPR et le régime de Kigali. L’ONU est
chargée de superviser le processus de paix, que les durs du régime
refusent.
6 avril 1994 : l’avion d’Habyarimana
est abattu en plein vol. Pour la suite, voir le début de l’article.
Entre 500.000 et un million de massacrés.
1994-1997 : près de deux millions
de Rwandais sont dans les pays voisins, toujours encadrés par
les auteurs du génocide. Les Interahamwe contrôlent l’aide
humanitaire. Retour, dispersion, massacres, lors de la guerre de 1996-97
qui verra le Zaïre devenir Congo.

© Photo : Bruce Clarke
Hutu Power
L’idéologie Hutu Power” a aussi une dimension internationale
: un “pan-bantouïsme” applicable également au
Burundi et au Congo-Kinshasa, opposé à un “complot
tutsi” mythique. Un discours familier aux oreilles européennes
: il suffit de remplacer “Tutsi” par “Juif”
et “Hutu” (ou “Bantu”) par “Aryen”.
Ou comment un régime raciste passe de la discrimination aux pogroms,
et de ceux-ci à la solution finale. Loin de constituer un dérapage,
l’anti-tutsisme fait partie intégrante d’une idéologie.
Des textes de base en furent publiés au grand jour dès
1990.
Idéologie totalitaire, pour qui
le mot démocratie ne signifie pas autre chose qu’écrasement
de la minorité. Machisme exacerbé, mystique fanatique,
obsession du sang et de l’espace vital, encadrement total de la
population, sommée de tuer ou d’être victime, par
des miliciens recrutés parmi les “blousons dorés”
ou les “bas-fonds”. On a parlé de nazisme tropical.
La précision climatique n’ajoute rien.
Y a-t-il eu convergence (la naissance d’un
nazisme autochtone) ou greffe extérieure ? Rien ne permet à
l’heure actuelle de répondre, même si l’on
relève quelques connections entre extrême-droite européenne
et leaders génocidaires rwandais. Ainsi un Père allemand
s’est vanté d’avoir traduit “Mein Kampf”
d’Adolf Hitler en kinyarwanda, selon la revue chrétienne
d’investigation “Golias” (n° 48-49, été
1996). Ce sont là des filières qu’il faudrait étudier.
A première vue, il y avait de quoi
surprendre. Le régime Habyarimana était proche de la démocratie
chrétienne et aussi de la France présidée par un
socialiste. Que de telles mouvances aient soutenu des régimes
paternalistes (et tortionnaires) de la droite extrême, du type
de celui du Portugais Salazar ou des généraux brésiliens,
soit ; mais des racistes génocidaires…
C’est oublier qu’Adolf Hitler
lui-même a pu, à un moment ou à un autre, bénéficier
de l’admiration d’éminents intellectuels, syndicalistes,
dirigeants d’Etats démocratiques, de Staline, etc. Il y
eut là, plus tard, matière à “mea culpa”
et révision déchirantes.
Maintenant et ici aussi, c’est une
page que nous aimerions voir tournée. Pour cela, il faudrait
faire le ménage dans les partis acteurs de la politique africaine
de la Belgique. Reconnaître qu’on a mal choisi ses “amis”.
Mettre fin à des complaisances inadmissibles : plutôt que
d’accorder l’asile politique à des tueurs avérés,
aider la justice rwandaise, elle-même décimée, à
faire son travail et collaborer avec le Tribunal international qui commence
à fonctionner à Arusha. Après un génocide
dont on voudrait qu’il fût le dernier, un Nuremberg est
un préalable incontournable.
Charles JIMOMO
Notes de bas de page d’origine
à cet article
(1) Ces missionnaires catholiques
sont pour la majorité d’origine flamande. Ils auraient
réalisé une projection sur le peuple hutu de la situation
historique en Belgique du peuple flamand.
(2) Groupe parfois qualifié de “pygmoïde” comptant
environ un pour cent de la population rwandaise de l’époque.
Rappelons que Hutus, Tutsis et Twas parlent tous la même langue
bantoue, le kinyarwanda, et participent de la même culture.
Notes de réactualisation de cet article (en
chiffres romains dans le texte):
Cet article, comme expliqué
plus haut, est extrait du n° 2 (novembre-décembre 1997) de
la revue papier “RésistanceS”, alors éditée
par les initiateurs du site www.resistances.be. Voici les notes de réactualisation
que nous lui avons joint :
(I) Le CVP est l’ancêtre social-chrétien
de l’actuel parti démocrate-chrétien flamand CD&V.
(II) Sur le rôle joué par l’Internationale Démocrate
Chrétienne dans le soutien à la dictature rwandaise responsable
du génocide de 1994, il faut lire le livre “Influences
parallèles – L’internationale démocrate chrétienne
au Rwanda” de Léon Saur (éditions Luc Pire, Bruxelles,
1998, 222 pages).
© RésistanceS – Première édition de
cet article : “RésistanceS”, n° 2, novembre –
décembre 1997, pages 23 – 24 – Réédition
: février 2004 - Bruxelles – Belgium.