Une
saison de machettes
La vie des cultivateurs est, on le
sait, rythmée par les saisons. Il en est de même pour ces
cultivateurs hutus des collines rwandaises, qui ont, l’espace d’une
saison, troqué les champs contre les marais, la houe contre la
machette, le haricot contre le Tutsi, un labeur contre un autre. Ni plus
ni moins.
Dans un livre proprement hallucinant, Jean Hatzfeld
nous donne à lire les témoignages d’une bande de copains
de Nyamata. Des hommes comme les autres, instituteurs, religieux ou cultivateurs,
qui ont participé activement au génocide rwandais, d’avril
à juillet 1994, et étaient, au moment où les entretiens
ont eu lieu, emprisonnés dans un même pénitencier.
Des hommes qui n’étaient pour la plupart pas particulièrement
racistes, dont l’un d’eux avait même épousé
une Tutsie, mais qui ont eu à cœur, en ce printemps sanglant,
de faire convenablement le travail qui leur avait été confié,
et si possible jusqu’au bout. Des hommes qui ont « coupé
» – comme on coupe des haricots – leurs voisins, les
membres de leur équipe de football, leurs amis, des femmes, des
enfants. Sans épargner ni chercher à épargner personne.
Pourquoi ?
Au fil du livre, des bribes de réponses
se dessinent. Parce qu’il est facile d’obéir à
une consigne simple. Parce que resquiller pouvait coûter jusqu’à
un casier de bière (!). Parce qu’au retour des expéditions
de « coupage », il y avait les pillages. Parce que la «
solution » qui était proposée à leurs conflits
de voisinage leur paraissait « finale ». Parce qu’on
ne voyait plus l’homme derrière le Tutsi, mais seulement
le « cancrelat » de la propagande anti-tutsie. Parce qu’il
est arrivé à ces hommes très naturels quelque chose
de « surnaturel ». Parce que, sans que le mot « génocide
» ait jamais été prononcé, quelque chose flottait
dans l’air depuis plusieurs mois, voire plusieurs années,
que la mort du président Habyarimana a suffit à réveiller
en quelques heures. Parce que, pour certains, il y eut une jouissance
à tuer, et pour d’autres, plus nombreux, une accoutumance,
un processus d’habituation qui fit du « coupage » un
geste routinier, une technique à acquérir et pour laquelle
on avait plus ou moins de talent.
Une chose est sûre cependant : la contrainte
fut loin d’être totale. Si s’insurger ouvertement contre
les tueries était passible de mort, on ne risquait rien à
traînasser. Et pourtant, le zèle de ces tueurs ne s’est
jamais démenti. Et près de dix ans plus tard, leurs regrets
paraissent très relatifs, comme si seule l’Histoire leur
avait donné tort ; comme si n’existait aucun moyen de savoir,
à l’époque, si les horreurs qu’ils commettaient
appartenaient au domaine du bien ou à celui du mal.
Alors que les rescapés ont vue leur vie brisée,
alors qu’ils sont hantés, de jour comme de nuit, par le cauchemar
des tueries, ces génocidaires sont confiants dans l’avenir.
Ils espèrent regagner leur village, demander et recevoir le pardon
des rescapés, et que la vie reprenne, comme avant. Exactement comme
avant. Leur naïveté fait froid dans le dos.
Nadia GEERTS
« Une saison de machettes »,
de Jean Hatzfeld, Récits, Editions du Seuil, 2003
© RésistanceS – mars 2004
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Voici
une zone libre proposée par le site RésistanceS. Nadia
Geerts (membre de notre rédaction) vous proposera sa chronique. Une
chronique où seront critiqués des événements essentiels ayant rythmé notre
actualité. Sans pudeurs ni tabous.
Nadia a publié récemment
un livre chez Labor: "L'ecole à l'epreuve du voile" Plus...
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