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RésistanceS.be 08-05-2012 |
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Un entretien de Manuel Abramowicz (RésistanceS.be) avec le journaliste français Jean-Baptiste Malet
Manuel Abramowicz : Le succès de Marine Le Pen au premier tour de laprésidentielle vous surprend-t-il ? Et comment l'expliquer ? Jean-Baptiste Malet : Il ne me surprend aucunement. Son succès est le fruit de plusieurs facteurs qui, conjugués, ont permis à l'extrême droite d'atteindre son plus haut niveau en France depuis la Libération. Lors de cette élection, j'ai été beaucoup plus surpris par le traitement médiatique du Front national que par son score final. Je constate que les médias de masse, dont les seuls objectifs sont désormais d'émouvoir et de choquer pour vendre, évoquent désormais régulièrement le FN et sa présidente en se dispensant d'une véritable analyse intellectuelle. Je donne un exemple, frappant : la règle des 500 signatures. Cette règle républicaine, élaborée afin d'éviter les candidatures fantoches, est la même pour tous. Qu'un candidat soit capable ou non de les collecter pour se présenter ne devrait pas être l'objet de polémique, c'est une règle et il suffit de l'appliquer. Soit le parti est implanté localement partout en France et il est capable de présenter une candidature, soit il ne l'est pas et les choses sont claires. Dans le cas de Marine Le Pen, ce sont les médias de masse eux-mêmes qui ont provoqué une levée de boucliers. Ces médias font pression sur l'opinion publique pour faire accepter l'idée qu'un parti comme le FN, peu implanté localement et ne dirigeant aucune mairie, devrait être forcément présent à l'élection présidentielle, au déni même de la règle républicaine. Certains commentateurs politiques devançaient alors les désirs du Front national. C'est très révélateur.
Manuel Abramowicz : Quelles sont les raisons de sa victoire, en interne (au sein de son parti) et en externe (dans le paysage politique et médiatique français) ? Jean-Baptiste Malet : Concernant la victoire interne, il s'agit d'une succession conforme à la tradition du FN. Le clan Le Pen a démontré une fois de plus sa mainmise sur l'appareil. Cette compétition n'offrait aucun suspens, si ce n'est celui du comportement du perdant, Bruno Gollnisch (NDLR : alors «numéro deux» frontiste). Certains ont voulu y voir la victoire d'un FN moderne contre un FN ancien. C'est une erreur. Certes, les nostalgiques de l'Algérie française et les catholiques traditionalistes préféraient globalement Bruno Gollnisch, mais en réalité Marine Le Pen est avant tout, comme son père, une femme de synthèse. Elle a su rassembler, sous sa bannière, toutes les composantes de l'extrême droite, à l'exception de quelques fanatiques résiduels (NDLR : qui se rassemblèrent avant la Présidentielle sous le sigle de «l'Union de la droite nationale» et au sein du groupusculaire «Front populaire solidariste» Concernant le paysage politique et médiatique externe, la victoire de Marine Le Pen vient de plusieurs facteurs. D'abord le modèle économique d'une presse malade, droguée au tirage et à l'audimat, qui l'incite, d'elle-même, à niveler ses formats médiatiques : unes racoleuses, formats courts, prédominance de l'image sur la réflexion, refus de l'analyse intellectuelle au profit de l'amusement et du divertissement politique. Jean-Marie Le Pen a débuté son ascension dans les sondages au lendemain de son émission sur les ondes de la radio France Inter face à Pierre Desproges. Marine Le Pen, quant à elle, a bénéficié de la manière avec laquelle les médias choisissent désormais de communiquer. À l'époque, le problème n'était pas l'humoriste talentueux Pierre Desproges : le simple fait que Jean-Marie Le Pen soit présent dans une émission de divertissement servait ses intérêts et le «dédiabolisait». Aujourd'hui, un saltimbanque comme Yann Barthès (NDLR : animateur du «Petit journal») sur Canal + ne fait pas autre chose. Selon moi, Marine Le Pen n'a pas élaboré une stratégie très originale en gommant les aspérités les plus rugueuses du FN. Elle l'a fait naturellement, pour bénéficier d'une configuration médiatique qui lui est favorable, y compris dans des médias qui prétendent la combattre. Pour résister au FN, il n'y a que deux pistes possibles qu'il s'agit d'alterner : le silence total, ou le corps-à-corps ultra-argumenté, technique, afin de remettre de la rationalité dans un discours purement émotionnel.
Manuel Abramowicz : Selon sa propre stratégie, le Front national devrait changer de nom très prochainement afin de permettre l'arrivée de transfuges de partis politiques de droite qui sont fédérés aujourd'hui dans l'UMP et qui pourrait imploser après les législatives du mois de juin. Ce ravalement de façade vise à la fondation d'un rassemblement national pour s'accaparer le leadership de la droite française. L'«opération» est-elle jouable ? Jean-Baptiste Malet : C'est une opération purement cosmétique qui n'accouchera que d'un nouveau logo et fera office de nouvelle couche de vernis. Cela devrait, une fois encore, ravir les vendeurs de papier. L'appareil du Front national ne le fera pas pour changer sa ligne idéologique mais seulement son image, comme jadis François Bayrou changea le nom UDF (NDLR : Union pour la démocratie française) en Modem (NDLR : Mouvement démocrate) afin de gommer son image d'homme de droite. Les opportunistes et les lepéno-compatibles n'ont d'ailleurs pas attendu que le Front national change de nom pour le rejoindre, je pense notamment à l'avocat Gilbert Collard et à l'ancien député Paul-Marie Couteaux (venant du Mouvement pour la France), deux nouveaux cadres frontistes que vous pouvez classer dans l'une ou l'autre des catégories, selon votre souhait. Manuel Abramowicz : De plus en plus de voix s'élèvent en France, chez des journalistes, des commentateurs et des politiques, pour affirmer que le FN de Marine Le Pen n'est plus d'extrême droite. Est-ce vraiment le cas, d'après vous ? Jean-Baptiste Malet : C'est tout à fait faux car le Front national est plus que jamais d'extrême droite. Que ces journalistes et commentateurs politiques lisent donc le livre La droite révolutionnaire de Zeev Sternhell Certes, le FN, comme de nombreux partis d'extrême droite européens que je me refuse à simplement qualifier de «populistes», sont en train de moderniser leurs discours. Il n'est pas strictement nationaliste mais s'arcboute aussi sur l'idée de défense de la civilisation occidentale, en ayant recours à une rhétorique islamophobe. Quand je dis qu'il faut lire La droite révolutionnaire sur les origines françaises du fascisme entre 1885 et 1914, c'est surtout pour comprendre comment la droite révolutionnaire sait aspirer les idées progressistes de gauche et comment les mutations s'opèrent. Car le FN n'est absolument plus une extrême droite bottée qui cherche à interdire aux gens de jouir. Au contraire, elle souhaite défendre la société productiviste de consommation et bâtir un ordre hédoniste-sécuritaire. Tout cela s'opère dans une société où domine une hégémonie culturelle foncièrement ancrée à droite.
Manuel Abramowicz : A la lecture de son programme politique, de son idéologie de fondation et de son caractère autoritaire, le Front national de Marine Le Pen représente-t-il (toujours) un réel danger pour la France, l'Europe, les libertés collectives et individuelles des citoyens ? Jean-Baptiste Malet : Tout cela ne dépend pas du Front national mais des forces républicaines. Cela dépend des journalistes, intellectuels, citoyens, militants et cadres politiques héritiers des Lumières, qui lui font face actuellement, et qui, malheureusement, perdent du terrain. S'ils comprennent que Marine Le Pen souhaite réellement conquérir le pouvoir et qu'il faut, pour la freiner dans son ascension, défendre ardemment cet héritage, et qu'ils trouvent pour ce faire la bonne stratégie pour ce combat politique, Marine Le Pen ne représente aucun danger. Mais si au contraire l'hégémonie culturelle continue à la porter, et que le renoncement aux valeurs humanistes et universalistes se poursuit, son ascension pourrait bien continuer. Le FN reste, à l'heure où je vous réponds, un parti artisanal ne disposant d'aucune mairie et d'aucun député. Cependant son objectif est désormais de se professionnaliser et d'accroître son ancrage. Le FN a une stratégie sur le long-terme. Nous n'avons plus d'autres choix que de lui résister en lui opposant les valeurs de la République qu'il s'emploie à galvauder et à souiller. Pour cela, attendre les campagnes électorales et se réduire à une lecture politique partisane en omettant l'hégémonie culturelle me semble extrêmement inefficace, et donc périlleux. Propos recueillis par Manuel Abramowicz / RésistanceS.be
Note de la rédaction
© RésistanceS.be – web-journal de l'Observatoire belge de l'extrême droite – www.resistances.be – info@resistances.be – Article mis en ligne le 8 mai 2012.
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INTERVIEW avec RésistanceS.be Jean-Baptiste Malet
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Politologue et chercheur notamment à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS)
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