RésistanceS.be 11-09-2013

 Il y a 40 ans au Chili


Putsch pour une dictature fasciste et néolibérale

Il y a 40 ans, jour pour jour, un coup d'Etat renversait le gouvernement démocratique chilien. Avec l'inspiration et l'appui de Washington. Au profit des entreprises privées nationales et internationales. La terreur d'Etat fut des plus brutales pour anéantir toutes les oppositions. Soutenue par l'extrême droite, la dictature militaire était aussi néolibérale. 

 



Stade de football de Santiago où furent enfermés, torturés et assassinés des milliers de Chiliens durant le coup d'Etat de 1973 © Photo : David Burnnett


Le coup d'Etat chilien de 1973, puis la dictature militaire qui le suivit jusqu'au début des années 1990, est un cas d'école. A la fois au niveau politique, mais aussi sur le plan économique. Fasciste dans sa répression et sa forme étatique, le Chili du général Pinochet fut un terrain d'expérimentation pour le développement des thèses ultras libérales cogitées à l'université de Chicago, par l'économiste Milton Friedman et ses condisciples. Des thèses économiques qui s'appliquent, depuis plus de 30 ans désormais, en Europe et sur une bonne partie du reste de la planète. Le journal RésistanceS.be, après la lecture du dossier de la revue française L'Histoire sur ce thème, radioscopie « pièce par pièce » le putsch militaire chilien qui se déroula, il y a 40 ans, au Chili et le « régime facho-libéral » qui en est né.

Démocratie
Jusqu'au coup d'Etat militaire conduit par le général Augusto Pinochet, le Chili est une démocratie parlementaire. Son président, le social-démocrate Salvador Allende, a été démocratiquement élu en 1970, notamment avec le soutien des démocrates-chrétiens. Le gouvernement de l'Unité populaire - une alliance politique formée en 1969 par plusieurs partis de gauche : socialistes, communistes, de centre-gauche et chrétiens progressistes -  « vise à mettre un terme à la domination du capital national et étranger, ainsi qu'à celle de l'oligarchie financière », rappelle la revue L'Histoire. Ce gouvernement prend des mesures dans le domaine économique pour établir une redistribution des richesses nationales de façon équitable : poursuite de la réforme agraire entamée par le pouvoir précédent (démocrate-chrétien) ; nationalisation du secteur du cuivre ; expropriation de plus de 300 entreprises monopolistiques dans le domaine bancaire, de la sidérurgie, du charbonnage, des transports ; hausse importante des petits salaires ; réforme de la politique de la santé publique, du logement et de l'éducation... Le patronat chilien de droite, des multinationales et le gouvernement des Etats-Unis vont s'opposer, par tous les moyens, au gouvernement chilien. Dans l'ombre, ils conspirent pour le renverser.

Répression
Le coup d'Etat a lieu le 11 septembre 1973. Le pays est très vite sous le contrôle des militaires putschistes. Dans plusieurs quartiers populaires où la résistance s'organise, les militaires reçoivent pour y pénétrer l'appui de l'armée de l'air. Assiégé par des tanks, le palais présidentiel est bombardé à son tour. Salvador Allende refuse de se rendre. Il se suicide. La répression est brutale. En quelques jours, 45 000 sympathisants, militants et dirigeants de partis de gauche, d'organisations syndicales et de mouvements citoyens sont arrêtés. Entre septembre et décembre 1973, la junte militaire a assassiné plus de 1 500 chiliens. Parmi eux se trouvent des ouvriers, des intellectuels, des militaires (restés loyalistes au gouvernement démocratique durant le putsch) et le chanteur populaire Victor Jara, qui deviendra l'un des martyrs emblématiques de la dictature. Deux ans plus tard, les forces de l'ordre tuèrent 110 responsables syndicaux. En 1973, il y a plus de 8 000 prisonniers politiques.

La terreur instaurée par les militaires a pour but d'anéantir totalement le système politique démocratique de l'époque d'Allende. L'appareil d'Etat répressif est sans pitié. Il agit partout pour débusquer, arrêter et faire disparaitre tous ceux qui poursuivent clandestinement la résistance contre le nouveau régime autoritaire. Pour arriver à ses fins, ce dernier met en place en 1974 une police politique, la Dina. A l'étranger, à partir de 1975, les exilés chiliens seront traqués dans le cadre de l'Opération Condor . Co-organisé par les services secrets de plusieurs régimes dictatoriaux d'Amérique latine, ce réseau secret sera responsable de l'assassinat à l'étranger d'opposants chiliens, argentins, brésiliens...



Assiégés dans le palais présidentiel, Salvador Allende et ses gardes du corps vont combattre les armes à la main les putschistes. Jusqu'à la mort © Photo : Orlando Laggos

 

Régime dictatorial
Le 11 septembre 1973, le Chili est devenu une dictature. Il le restera jusqu'en 1990. Durant toute cette période, les prisons sont remplies. Des camps d'enfermement pour prisonniers politiques sont ouverts dans des régions désertiques du pays. La torture y est systématique. Les formations politiques de gauche sont interdites. Pour se maintenir en place et mater les mouvements politiques passés en clandestinité, le pouvoir militaire impose un couvre-feu. Les libertés et les droits individuels sont limités. La censure d'Etat est instaurée pour l'édition et l'importation de livres. Le contrôle des médias est strict. Les journalistes sont sous contrôle. La presse est bâillonnée.

Dans toutes les universités, de haut-gradés de l'armée remplacent les recteurs. Les pouvoirs exécutif et législatif sont aux mains de la junte militaire, à la tête de laquelle Pinochet règne en maitre absolu. Plus de 200 000 Chiliens (2 % de la population) ont pris le chemin de l'exil.

 

Extrême droite
Pour justifier leur coup d'Etat, les militaires putschistes évoquent un vieux leitmotiv de l'extrême droite, le « danger communiste » représenté, selon eux, par le gouvernement d'Allende. Les conspirateurs sont des anticommunistes fanatiques. Beaucoup sont partisans des valeurs national-catholiques, à la base des dictatures portugaise et espagnole, toujours en place en 1973. L'extrême droite chilienne va jouer un rôle clé  dans la préparation et le déroulement du putsch. Ensuite, dans le soutien au régime dictatorial.

Auparavant, en octobre 1969, sous la présidence du démocrate-chrétien Eduardo Frei, des officiers des forces armées liés à l'extrême droite s'étaient déjà mutinés. Après l'élection de Salvador Allende, en novembre 1970, un petit groupe d'extrême droite blesse mortellement durant une tentative d'enlèvement le général Schneider, le commandant en chef de l'armée opposé à un projet de coup d'Etat téléguidé par Washington (voir plus bas). Durant la réforme agraire planifiée par le gouvernement de gauche, Patria y Libertad, un mouvement nationaliste de droite extrême en lien avec des officiers supérieurs de l'armée, apporte son soutien à des propriétaires terriens expropriés. En 1972, lors des opérations de déstabilisation du gouvernement qui précèdent son renversement, les domiciles de ministres de l'Unité populaire sont attaqués par l'extrême droite. Celle-ci est un des maillons centraux de la stratégie de la tension orchestrée par les comploteurs.

 

 

Couverture de Polémique-hebdo, un journal d'extrême droite belge des années 1990 – Doc. : Archives RésistanceS.be

Dictature chilienne et extrême droite belge

Après le putsch qui s'est déroulé en 1973, le Chili devient un exemple à suivre pour l'extrême droite internationale. En Europe, des néofascistes italiens (et sans doute d'autres pays) vont collaborer directement avec la dictature chilienne pour traquer, dans le cadre de l'Opération Condor, les opposants exilés dans des pays européens. Le journal belge d'extrême droite Le Nouvel Europe magazine a soutenait ouvertement le Chili de Pinochet, tout comme le Front de la jeunesse. Paul Latinusa, le chef du « service de renseignements » de cette organisation « nationaliste-révolutionnaire » belge et ensuite fondateur-dirigeant du groupe néonazi clandestin WNP, après des révélations sur son infiltration de mouvements progressistes, fut exfiltré au Chile par la Dina, la police politique de Pinochet.

Pour l'extrême droite belge, le général Pinochet restera un « héros anticommuniste », comme le proclamera encore 2000 le journal Polémique-hebdo a, l'un des partenaires politiques du Front national de Daniel Féret.

[M.AZ]

 

Etats-Unis
En 1970, selon l'idée fixe géostratégique et doctrinale d'Henry Kissinger, en cas d'élection à la présidence chilienne du social-démocrate Salvador Allende, le Chili deviendra bien vite un « régime communiste ». Pour l'éminence grise en matière de politique étrangère du président américain Nixon, il faut donc tout faire pour éviter l'accession « d'un gouvernement communiste à la tête d'une des plus grandes puissances d'Amérique latine ». Parce qu'il s'agirait, toujours pour Kissinger : « d'une des situations plutôt malheureuses pour les intérêts américains » (propos tenu lors d'un briefing de presse en septembre 1970, cité par la revue L'Histoire). Pour empêcher l'entrée en fonction d'Allende, élu président de la république en novembre 1970, les Etats-Unis planifieront alors l'organisation d'un premier coup d'Etat. N'obtenant pas le soutien du haut-commandement des forces militaires, le renversement du pouvoir démocratique échoua. Mais les manœuvres se poursuivront dans l'ombre.

Les services secrets nord-américains apporteront ainsi, en 1972, un soutien financier occulte aux transporteurs en grève contre le gouvernement de l'Unité populaire. Washington restera derrière les manettes pour saboter Santiago. Et plus que jamais, le 11 septembre 1973. Le régime dictatorial, mis en place juste après le renversement militaire, recevra l'appui politique, militaire et économique des Etats-Unis. 



Rencontre entre le dictature Augusto Pinochet et Henry Kissinger, l'homme clé de la politique extérieure des Etats-Unis .

 

La CIA contre le « marxiste Allende »

Durant l’élection présidentielle chilienne de 1970, « la CIA se vit enjoindre de diriger tous ses efforts contre le marxiste Allende, contre la candidature duquel elle fut chargée d’organiser une vaste campagne de propagande », écrira dans ses mémoires William « Bill » Colby, le chef de la CIA de 1973 à 1976.

 

Néolibéralisme 
« L'usage de la terreur s'est fondé sur une idéologie de la sécurité nationale aussi radicalement anticommuniste qu'opposée au libéralisme démocratique. Elle s'est combinée de façon progressive avec une forme de néolibéralisme économique extrême », écrit Alfredo Riquelme Segovia, l'un des auteurs du dossier sur le putsch de 1973 de la revue L'Histoire. Le Chili des militaires fascisants, des patrons d'entreprises privées et des technocrates ultralibéraux se transforme bien vite en « dictature nationale-mondialiste ». Dans laquelle « le capital privé devient le rouage essentiel du processus économique ». Les industries minières et forestières sont reprises en main grâce à des investissements étrangers. La privatisation des entreprises publiques est enclenchée.

L'idéologie économique dominante qui règne sur le pays - et le transforme radicalement - est portée par des « Chicago boys ». Ces économistes sont des adeptes du néolibéral nord-américain Milton Friedman, l'un des théoriciens de la mondialisation de l'économie. Beaucoup ont obtenu un doctorat en sciences économiques à l'université de Chicago. Après l'arrivée des conservateurs au pouvoir en Grande-Bretagne en 1979, Margaret Thatcher, la cheffe du gouvernement anglais, imposera des mesures économiques néolibérales équivalentes à celles en vigueur au Chili depuis 1973 et deviendra l'une des plus fanatiques partisanes du général Pinochet.

Si le Chili est devenu un pays qui a su s'imposer dans la mondialisation de l'économie, le tournant violent néolibéral pour y arriver s'est cependant soldé par une augmentation importante de la pollution, une ségrégation urbaine, une crise financière (en 1981), une hausse du chômage (20 % en 1982), une paupérisation vertigineuse (plus de 40 % de la population connait la pauvreté en 1990 !), des inégalités et des discriminations sociales... 




La première ministre ultra libérale anglaise Margaret Thatcher et son ami chilien, le général dictateur Augusto Pinochet.

 

Modèle du genre
La dictature chilienne, en place durant 18 ans (de 1973 à 1990), reste encore de nos jours un cas d'école. Un modèle du genre. Sa forme était militaire. Son organisation se structurait sur la terreur et la répression d'Etat. Son idéologie se basait sur le national-catholicisme et les valeurs de l'extrême droite (nationalisme, traditionalisme, anticommunisme, ségrégation, discrimination...). Son programme économique appliquera - à la lettre - les thèses néolibérales. Un système étatique global qui se mit au service de la mondialisation de l'économie capitaliste.

Ce régime autoritaire de droite extrême a encore prouvé que les discours populistes nationalistes sont de la poudre aux yeux pour berner le peuple et encore mieux, et plus, l'exploiter. Enfin, il a rappelé que les militaires conservateurs, la hiérarchie réactionnaire catholique et l'extrême droite peuvent rapidement se transformer en chien de garde d'un système inégalitaire et totalitaire au seul profit d'une oligarchie.

Manuel Abramowicz

 


Note de la rédaction
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© RésistanceS.be – web-journal de l'Observatoire belge de l'extrême droite – www.resistances.be – info@resistances.be – 11 septembre 2013.

 

 

 



La junte militaire et son meneur, le général Augusto Pinochet (au centre).

 

Dossier coup d'état chilien 1973-2003
A lire ou relire sur ce même thème, le dossier complet qu'avait consacré le web-journal RésistanceS.be au 30 ans du putsch militaire chilien



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Sources
La plupart des informations de l'article de RésistanceS.be ci-contre est reprise du dossier « Chili 1973. Anatomie d'un coup d'Etat » de la revue française L'Histoire du mois de septembre 2013 (n° 391). Une publication en vente dans toutes les librairies.



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