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La technique de diabolisation du leader ennemis est efficace
et continuera sans doute longtemps à être appliquée.
Il faut au lecteur et au citoyen des « bons » et des « mauvais », clairement identifiés,
et le plus simpliste actuellement est de traiter l’affreux de service de « nouveau Hitler ».

ANNE MORELLI

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amalg02.jpg (21144 bytes) amalg03.jpg (14775 bytes)

Manifestation propalestinienne, le 7 avril 2002 à Bruxelles.
Les amalgames et contrevérités étaient aussi au rendez-vous comme en témoignent ces trois photographies.

Reproduction d’un article publié dans le numéro de mai 2002 de « La Revue Nouvelle », un mensuel de réflexion politique et sociale animé essentiellement par des intellectuels et des professeurs de l’Université Catholique de Louvain (UCL).

La guerre des mots, le retour des nazis ?

« Sionisme = nazisme », « Les connexions arabo-nazies », « Gaza, c’est le ghetto de Varsovie », « Les pogroms antisémites sont de retour »… Pour décrire le conflit israélo-palestinien, un vocabulaire de la Deuxième guerre mondiale semble être ressorti des oubliettes de l’Histoire. Entraînant, dans la foulée, une banalisation des crimes hitlériens. Les mots sont aussi des armes au service de la propagande. Attention à cette intoxication idéologique : elle peut vous entraîner sur une pente savonneuse, en direction d’un cul-de-sac de l’esprit.

De terribles maux traversent actuellement le monde. Ces maux sont inquiétants et profondément ancrés dans des conflits inextricables. Les guerres du moment se font avec diverses armes. Classiques ou super-sophistiquées. Dans l’inventaire de l’armement utilisé en cas de zizanie meurtrière, on retrouve aussi, à chaque crise, un autre type d’arme : les mots.

Certes, les mots ne servent pas directement à tuer. Ils alimentent seulement la propagande de guerre des forces belliqueuses en présence. Ils galvanisent seulement les tueurs en série. Ils se greffent seulement, ici et là, sur les récits et les arguments pour détourner de manière partisane les débats publics au sujet de ces drames humains.

Ces expressions subtilement ou maladroitement utilisées peuvent déformer la réalité. Travestir les enjeux. Biaiser les données. Inverser la distribution des rôles des « acteurs » impliqués dans le conflit. Ces mots ne sont que rarement adéquats, souvent injustement exploités. Ces mots servent à comparer et à amalgamer des situations tragiques entre elles, sans beaucoup de rigueur intellectuelle.

Les mots voyagent avec les maux de la planète. Ils font partie de l’arsenal politico-militariste. Les cas sont légion, où les résistants à l’oppression furent qualifiés de « terroristes » ou de « bandits », où les dissidents au régime furent décrétés « fous ». L’interminable conflit israélo-palestinien fait également partie de ces champs de bataille où les mots interviennent dans la propagande militaire, politique ou civile pour donner leur appui   à l’un ou l’autre des camps en présence. Sans prendre position ici sur ce conflit, nous remarquons cependant l’utilisation ou la récupération abusives de qualificatifs et de noms propres directement hérités de la Deuxième guerre mondiale.

calvo.jpg (10753 bytes) Dessin de Calvo (1947).

 

De part et d’autre
Lors de manifestations palestiniennes, à Gaza ou ailleurs, des pancartes mentionnent « Sionisme = nazisme ». A Durban, en Afrique du Sud, lors de la conférence des Nations Unies contre le racisme, une mouvance politique hétéroclite (allant d’ultragauchistes orphelins aux intégristes islamistes) tenta, en août dernier, de faire passer le sionisme (dans sa globalité) comme étant intrinsèquement raciste. Au même moment, certains membres de ce « lobby » antisioniste primaire diffusaient dans les coulisses de cette même conférence des pamphlets antisémites dans la lignée des « Protocoles des Sages de Sion ». Dans une « carte blanche » publiée il y a peu, un « notable » belge ami honnête du peuple palestinien comparait Gaza au Ghetto de Varsovie. Dans un hebdomadaire flamand, un chroniqueur - courageusement anonyme ! - parlait de sa haine de la « religion d’Israël » et prenait comme métaphore pour décrire l’Etat hébreu un taenia. Un procédé déjà exploité jusqu’à l’os par la propagande antisémite historique. Dans un sermon catholique diffusé un dimanche matin, il y a quelques semaines encore, sur les ondes de notre radio de service public, un abbé dénonçait le « génocide des Palestiniens ». Terme également utilisé par une sénatrice belge. Dans un numéro de février 2002 d’un bulletin d’une section de l’Association pour une taxation des transactions financières pour l’aide aux citoyens (ATTAC), une brève internationale portait le titre : « PALESTINE : une économie de camp de concentration ». Pourtant, à la lecture des vingt lignes constituant cette brève, pas le moindre élément ne justifiait la référence aux camps nazis…

 

Affiche de propagande israélienne. Quand Arafat n’est pas comparé au terroriste numéro un, Oussama Ben Laden, il est décrit comme un animal. Un vieux procédé raciste. arafat.jpg (20752 bytes)

Du côté israélien, les rapprochements illogiques, insultants, négationnistes et les amalgames sont aussi monnaie courante. Dans des manifestations ultrasionistes, des pancartes représentaient, avant son assassinat par un militant d’extrême droite, Rabbin sous l’uniforme nazi ou, au choix, coiffé du même keffieh que celui de Yasser Arafat. Lui-même comparé, après les attentats du 11 septembre, sur des affiches collées dans les rues de Tel Aviv à Oussama Ben Laden. Le 21 février dernier, une extrémiste israélienne affirmait avec hargne sur les ondes de la RTBF que la situation en Israël était la même que dans la Pologne des années trente… et que des pogroms semblables à ceux commis jadis (elle faisait allusion aux attentats aveugles commis dans les villes israéliennes) avaient lieu aujourd’hui sous la responsabilité de l’Autorité palestinienne.

ismag.jpg (19036 bytes) Couverture d’un récent numéro d’« Israël Magazine ». Cette publication de propagande ultrasioniste, également vendue en Belgique, n’hésite pas utiliser les amalgames et la désinformation pour s’attaquer aux Palestiniens. Récemment, « Israël Magazine » a ouvert ses colonnes à un intellectuel français proche de l’extrême droite…

Dans un journal de propagande pro-israélien – « Israël magazine », vendu dans plusieurs librairies bruxelloises – un article était consacré le même mois à « La France antisémite ». Le maquettiste avait eu le « bon goût » d'utiliser une police de caractère rappelant celle utilisée, il y a soixante ans, par le régime national-socialiste. Dans cet article, on affirmait aussi que « la presse (française, NDLA) (a) elle-même basculé dans l'antisémitisme primaire » (citant notamment pour exemple le quotidien « Libération »). « Les connexions arabo-nazies », pour leur part, avaient déjà été mises en exergue quelques lignes plus haut…

« Effet du perroquet »
Ces comparaisons propagandistes ont parfois armé intellectuellement de futurs tueurs. Ces mots font donc bel et bien partie des « programmes » de lobotomisation des « soldats de la haine » et des spectateurs anonymes complices de ce terrible spectacle.

L’utilisation de ces mots n’est dès lors pas anodine, du moins pour une partie de ceux qui y recourent. Pour d’autres, il semble y avoir un « effet du perroquet » (on les répète sans pour autant les entendre, donc sans nécessairement les comprendre ou en tout cas en mesurer le degré de nuisance). Leur utilisation est donc extrêmement hasardeuse, malhonnête et injuste à plusieurs égards.

Autocollant du Betar. Pour cette organisation d’ultradroite juive (liée au Likoud israélien), tous les Palestiniens sont des terroristes. betar.jpg (9624 bytes)

Lorsque que l’on compare Arafat à Ben Laden : c’est erroné. Lorsque que les méthodes répressives et meurtrières de l’armée israélienne dans les territoires occupés à l’encontre du peuple palestinien sont associées aux crimes commis par les nazis durant l’Occupation de l’Europe : c’est encore faux. Lorsque Gaza est décrite comme étant le Ghetto de Varsovie des temps modernes : c’est toujours faux. Parce qu’à Varsovie, les Juifs étaient prisonniers dans un ghetto servant d’antichambres aux chambres à gaz. A Gaza, certes la misère existe, le développement économique est étouffé par l’encerclement israélien, l’humiliation est constante, des enfants et des adolescents sont abattus comme des lapins… mais aucune ligne de chemin de fer ne conduira les habitants vers un Auschwitz proche-oriental. Il y a donc dans ces comparaisons une manipulation manifeste en vue d’intoxiquer l’opinion.

Lorsque le sionisme – peu importe notre avis sur celui-ci – est décrit comme une idéologie raciste (idéologie à la base du nazisme et de feu le régime d'apartheid sud-africain), c’est encore injuste et mal visé. Il est vrai qu’une certaine fraction de ce que fut ce mouvement de libération nationale s'agrémenta d’un profil raciste à l’encontre des populations arabes qui habitaient déjà sur cette « terre promise », et il est aussi exact qu’Ariel Sharon est issu de ce courant. Mais il existe aussi des sionistes, notamment de gauche et d’extrême gauche, qui luttent bec et ongles contre le racisme, pour la paix et pour la création d’un Etat palestinien à côté de l'Etat israélien légal (conformément aux résolutions de l’ONU). L’équation « Sionisme = racisme » ne peut dès lors que déforcer le camp de la coexistence pacifiste qui compte encore en Israël de très nombreux partisans.

Un western de série B ?
Ces assemblages abusifs, une fois de plus, nous imposent un insupportable et imbécile manichéisme. Dans ce cul-de-sac de l'esprit, les « bons » et les « méchants » sont placés abusivement et sans aucune nuance sur l’échiquier. La nouvelle donne est pourtant plus complexe. En effet, les images de guerre israélo-palestiniennes ne sont pas celles d’un western de série B !

L'emploi scandaleux d’un vocabulaire sorti directement des livres d’Histoire de la Guerre 39-45 peut en plus mener sur une pente extrêmement savonneuse, sans que sa direction soit connue à l’avance. Tout simplement, parce qu’elle pourrait, de manière indirecte, servir demain à minimiser et à réviser, voire à nier, les crimes de la dictature hitlérienne. Si Israël se conduit comme cette dernière, confrontons donc de manière rigoureuse chacun de leurs crimes. Avec une grille comparative et l’addition des actes des uns et des autres… Bien entendu, la différence sera manifeste et le parallèle montrera son inanité.

Seulement voilà, quand les rues de Paris faisaient écho - en Mai 68 - aux cris de « CRS = SS » ou quand le PTB (un parti stalinien belge) scandait lors des manifestations contre la guerre du Golfe (en 1991) « Sionistes et Yankee, pires que les nazis », les négationnistes des crimes du IIIème Reich, du balcon, pouvaient applaudir à tue-tête. Parce que les crimes des « Yankee » durant cette guerre illogique contre Saddam Hussein s’élevaient à des milliers, et non à des millions de morts. Donc, si l’US Army avait effectivement fait pire que les nazis, le dernier chiffre devait alors être fameusement diminué. Cette nouvelle comptabilité faussée aurait servi les adeptes de la négation des chambres à gaz et des autres lieux de crimes contre l’humanité.

D’un autre côté, afin de se blanchir de ses liens idéologico-historiques et blesser l’adversaire, l’extrême droite antisémite, héritière donc du nazisme, exploite abondement par effet de miroir ces mêmes termes. Le racisme, ce n’est pas elle, c’est Israël et les Juifs !

Alternative
L’amalgame avec le nazisme ne peut donc être soutenu avec sérieux. C'est tout simplement une arme d’endoctrinement qui sert à blesser et se met, indirectement, au service de la cause faurissonniènne (1). Pourtant, les crimes d’Israël pourraient être comparés à d’autres crimes.

A ce sujet, dans l’histoire contemporaine de nos propres régimes, les exemples sont légion. Quelques cas : les crimes du colonialisme belge (au Congo), français (notamment en Algérie), de l’impérialisme nord-américain (au Vietnam, pour ne citer qu’un cas), de l’Armée rouge (en Afghanistan), du régime libéral russe pro-occidental (en Tchétchénie), de l’Armée anglaise (en Irlande), des amis chinois de nos gouvernements (au Tibet), etc. Ces exemples et bien d’autres peuvent alimenter les réquisitoires justifiés contre l’Etat d’Israël. D’autant plus que leur juxtaposition avec la situation proche-orientale du moment pourrait nous permettre une opération « d’une pierre deux coups ». En d’autres termes, nous pourrions enfin profiter de leur retour dans l’actualité pour faire aussi le procès public des crimes de l’Occident et de ses amis contre le reste du monde.

Pourtant, personne ne semble le faire. Le nazisme resterait-il plus porteur ? C’est ainsi que certains amis de la cause palestinienne (dont l’expression démocratique et progressiste a tant besoin d’être soutenue honnêtement contre l’occupation et les partisans de l’obscurantisme et du fanatisme kamikaze) continuent aveuglément à se borner à comparer les « méchants israéliens » (et il y en a !) aux « méchants nazis » de jadis. D’autres « amis », d’Israël cette fois-ci, s’obstinent à voir dans le légitime mouvement revendicatif palestinien une résurgence pure et simple du nazisme. Attention : comparaison n’est pas toujours raison et ouvre trop souvent la voie à la confusion et à la négation.

Manuel Abramowicz

(1) De Faurisson, Robert. Depuis de sa « sortie du bois » dans la presse française (en 1979), ce Français est devenu l’un des meneurs des réseaux internationaux de propagande antisémite se chargeant de nier la volonté exterminatrice de la dictature hitlérienne. Robert Faurisson consommera par ailleurs également de la « cause palestinienne » pour expliquer sa croyance dans le négationnisme.

 

Réactions à cet article

L’article ci-dessus de Manuel ABRAMOWICZ a été publié, une première fois dans le mensuel de réflexion belge « La Revue Nouvelle », en mai 2002, ensuite il fut mis en ligne sur notre site Internet et enfin repris sur plusieurs autres sites. Par exemple, le 21 mars 2003, cet article fut mis en ligne sur le site lillois (France) du réseau médiatique alternatif « Indymédia » (lille.indymedia.org). Il se trouve à l’adresse URL suivante : lille.indymedia.org/article.php3?id_article=748

A la date du 12 juin 2003, deux commentaires à cet article s’y trouvaient, les voici :

Rarement je n'ai été aussi d'accord avec un article qu'avec le vôtre. Tout est dit. Vous faites parti de ceux avec qui le débat est encore possible.
SoulMint, le 31/03/2003

Je suis tout à fait en accord avec votre texte. Cette terminologie stupide ou sciemment mal intentionnée empêche une vision claire des enjeux, elle nous insulte, elle insulte les premiers concernés (Palestiniens et Israéliens), elle vise à brouiller les repères historiques et elle ne permettra pas une solution humaine et progressiste à la question proche-orientale... Toutefois je me demande si cette inflation d'adjectifs et de référence historiques dévoyées n'est pas une forme compensatoire d'une impuissance à agir efficacement sur le réel.
B.K, le 31/03/2003

 

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Sommaire du dossier

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bol.gif (263 bytes) Dérive sectaire dans la Communauté juive. Radio Judaïca et "Désinfo Café" calomnient. Communiqué du CCLJ. NOUVEAU

bol.gif (263 bytes) Israël : l'extrême droite revenue en force au pouvoir ! Communiqué de presse de l'Union des progressistes juifs de Belgique (27 février 2003).

bol.gif (263 bytes) Israël : l'extrême droite au pouvoir ! Des Juifs belges protestent.

bol.gif (263 bytes) La guerre des mots, le retour des nazis ? Une analyse publiée dans le mensuel de réflexion « La Revue Nouvelle » par un membre de notre rédaction.

bol.gif (263 bytes) Les retombées de l’Intifada II et des attentats du 11 septembre continuent à être exploitées abondamment en coulisses.

bol.gif (263 bytes) Contre l’extrême droite israélienne au pouvoir, l’Union des Progressistes Juifs de Belgique (UPJB) réagit, communiqué de presse du 8 mars 2001.

bol.gif (263 bytes) L’extrême droite au pouvoir en Israël : réaction du Parti socialiste francophone de Belgique, communiqué de presse du 19 mars 2001.

bol.gif (263 bytes) L’extrême droite belge "antisioniste" : une enquête de la revue " Regards ".

bol.gif (263 bytes) Les réseaux antisionistes néonazis : rappel du soutien hypocrite d’organisations d’extrême droite racistes aux Palestiniens.

bol.gif (263 bytes) Droit de réponse d’Hervé Van Laethem : dirigeant du Mouvement Nation et du groupe Intifada européenne.

bol.gif (263 bytes) Enquête chez les Juifs d’extrême droite dans la Diaspora et sur les électeurs juifs du Vlaams Blok. (articles de la revue " Regards ")

bol.gif (263 bytes) Le retour du "complot juif" : alimentée par l'intifada, la propagande "antisémite" prend de l'ampleur dans la presse palestinienne mais également dans celle des Etats voisins.

bol.gif (263 bytes) Résistances arabes au négationnisme et à l’antisémitisme : Appel d’intellectuels arabes contre le colloque " Révisionnisme et Sionisme ".