RésistanceS.be 12-07-2010

Retour dans l'Histoire belge


Répression et réhabilitation des inciviques


Comme d'autres pays occupés, la Belgique a connu durant la Guerre 40-45 le phénomène de la collaboration pronazie. Des milliers de Flamands, de Wallons et de Bruxellois se mirent au service des autorités allemandes. Il y avait de purs nazis, mais aussi beaucoup d'opportunistes et de lâches. A la Libération, une sévère répression s'organisa. Mais très vite, la majorité des inciviques furent réintégrés. Leur libération fut possible grâce aux pressions orchestrées par les partis de la droite catholique et nationaliste de l'époque, le CVP et la Volksunie. Des formations politiques à la pointe du combat pour l'amnistie des ex-collabos...



Grand Place de Bruxelles, le 31 août 1941 durant la Vlaams Nationaal Zangfeest, à la tribune les principaux dirigeants de la collaboration pronazie flamande : Renaat Van Thillo (chef du Service du Travail volontaire pour la Flandre, VAVV), Jef van de Wiele (dirigeant de la Duitsch-Vlaamsche Arbeidsgemeenschap, De Vlag), Cyriel Verschaeve (prêtre et idéologue national-socialiste flamand), August Borms (théoricien du nazisme flamand, exécuté en 1946, il restera, de nos jours encore, une figure idéologique de référence pour une bonne partie du mouvement nationaliste flamand), Hendrik Elias (dirigeant du Vlaams nationaal verbond, l'ancêtre du Vlaams Blok/Belang)... – Photo inédite retrouvée par RésistanceS.be


Durant l'occupation allemande de la Belgique (de mai 1940 à janvier 1945), des milliers de personnes s'étaient mises au service des autorités du IIIe Reich. La collaboration fut politique, administrative, policière, économique ou militaire. Grâce aux collaborateurs belges, les Allemands purent réprimer, pourchasser, arrêter et déporter les résistants, les Juifs de Belgique et toutes les autres personnes considérées comme des ennemies du nazisme.

En Flandre, en Wallonie et à Bruxelles, les «collabos» se regroupaient dans des partis, mouvements et organisations : la Vlaams nationaal verbond (VNV) de Staf De Clercq, De Vlag, le mouvement Rex de Léon Degrelle, l'Union des travailleurs manuels et intellectuels (UTMI) d'Henri De Man (ex-dirigeant du parti socialiste de l'époque), les Amis du Grand Reich allemand (Agra), la Communauté culturelle wallonne (CCW), le Mouvement national populaire wallon (MNPW)... Ces partis et organisations furent initiés, soutenus et/ou financés par diverses structures des autorités d'occupation allemande.

Épuration, condamnation, exécution et liberté
A la Libération, les autorités belges mettent en place une politique d'épuration pour arrêter, poursuivre et condamner ceux qui ont trahi le pays. Des milliers de dossiers judiciaires sont ouverts. Les prisons sont remplies d'inciviques. Les procès se multiplient. La peine de mort est prononcée contre 2.940 inciviques. Finalement, seuls 242 d'entre eux seront exécutés. Pour montrer l'exemple, une poignée de chefs de mouvements collaborationnistes flamands, wallons et bruxellois furent traduits devant les tribunaux et sévèrement condamnés. Pendant plusieurs années, des complices du nazisme séjourneront dans nos prisons.

Mais rapidement, au bout d'une courte période d'emprisonnement, et ce même s'ils furent condamnés à de lourdes peines, nombreux furent les inciviques qui retrouvèrent la liberté. Si la répression a été appliquée de façon massive et sévère, ce sont surtout des lampistes qui furent ciblés par la justice de l'Après Guerre. Des collaborateurs importants furent épargnés ou très vite réintégrés dans la société civile et politique. Au début des années 1950, il n'y avait quasi plus de dirigeants de la collaboration en prison. Seuls Hendrik Elias et Franz Hellebaut restèrent en prison jusqu'à la Noël 1959 (voir l'article de ce dossier les concernant).

Fuite et exil pour les autres
Au moment de la débâcle de l'armée allemande, en août 1944, les collaborateurs de Belgique les plus impliqués dans le soutien qu'ils apportèrent aux nazis avaient pris la fuite vers l'Allemagne, accompagnés de leur famille. Le nombre de ces exilés politiques s'élèvera à environ 15.000 Flamands et 6.000 Wallons. En septembre 1944, un «gouvernement flamand» en exil vit même le jour en Allemagne, autour de Jef Van de Wiele, reconnu par les nazis comme le «Landsleider» de la Flandre, avec d'autres sinistres collabos, tels August Borms, Cyriel Verschaeve, Robert Verbelen...

Pour éviter la justice, des collaborateurs, parmi ceux qui risquaient de sévères condamnations, prirent donc le chemin de l'exil, grâce au soutien de filières d'évasion clandestines, parfois avec la complicité d'organismes internationaux, comme la Croix rouge, de réseaux catholiques directement liés au Vatican et de services secrets occidentaux (anglais, américains...).

Ces exilés seront accueillis dans des pays étrangers avec le soutien de régimes politiques qui furent proches de l'Allemagne nazie durant la Deuxième Guerre mondiale, comme l'Espagne du général Franco. L'Espagne connaîtra ainsi une importante diaspora de nazis sur son territoire. La Phalange espagnole, le parti fasciste ibérique, s'occupait de l'installation et de l'intégration de plusieurs d'entre eux. Ce fut bien entendu le cas de Léon Degrelle, mais aussi d'autres dirigeants de la collaboration pronazie, parmi lesquels se trouvaient des fascistes roumains et hongrois.

En Espagne, l'ex-chef de Rex aura de nombreux contact avec Otto Skorzeny, un officier SS qui avait dirigé le commando qui alla en 1943 libérer le dictateur italien Benito Mussoloni. Dans son exil espagnol, Otto Skorzeny avait fondé la «Bruderschaft» (la Fraternité), une organisation d'aide aux nazis en fuite. Cette Bruderschaft prit ensuite le nom d'ODESSA, le plus important et célèbre réseau d'évasion des anciens membres de la SS et d'autres dignitaires du IIIè Reich. Jusqu'à son décès d'un cancer, en 1975, l'ami allemand de Degrelle resta actif au niveau politique dans l'objectif de poursuivre le combat d'Adolf Hitler, avec une phalange noire constituée de nazis allemands, français, espagnols, italiens, roumains... et belges.

Services de renseignements de l'armée belge
Des ex-collabos s'enfuirent encore plus loin, en Afrique du Sud et en Amérique latine, en particulier en Argentine. Des anciens de la Waffen-SS wallonne s'installèrent pour leur part définitivement en Allemagne, dont les autorités reconnaitront les soldats du nazisme comme des anciens combattants. La Légion étrangère, l'élite de l'armée française, sera quant à elle rejointe par des anciens du front de l'Est, Allemands comme étrangers, dont des Belges.

A Paris, Robert Poulet, un intellectuel belge qui collabora durant l'occupation nazie, s'y installa pour éviter de devoir répondre de ses faits politiques durant la Guerre 40-45. Jusqu'à sa disparition en 1989, Poulet écrira dans l'hebdomadaire «Rivarol», fondé par des anciens collaborateurs français. Un journal qui est toujours aujourd'hui la tribune médiatique de l'extrême droite la plus radicale. Henri De Man, le leader socialiste belge qui, avec la complicité du Palais royal, s'engagea dans l'Ordre nouveau durant la guerre, prit le chemin de la Suisse où il mourut tranquillement en 1953.

Dans le cadre de la guerre froide, certains ex-responsables de la collaboration furent recrutés par des services secrets occidentaux. C'est le cas de Robert Verbelen. Chef important d'organisations de répression nazies flamandes, responsable de crimes en Belgique, ce Verbelen s'installa après la chute du nazisme à Vienne, en Autriche. Condamné à mort par contumace en 1947 et resté un authentique nazi, cet ex-SS flamand travailla dès la Libération pour le compte des services de renseignements de l'armée belge.



Deux hommages à Robert Poulet écrits par Karel Dillen, président-fondateur du Vlaams Blok / Belang. Cette réhabilitation médiatique du collaborateur francophone est parue, en 1989, dans les colonnes du quotidien «Le Soir», dans le cadre des «tribunes libres» ouvertes alors à tous les parlementaires - Documents : Archives RésistanceS.be.

Vlaams Blok, le maillon
La plupart de ces nombreux – sans doute plusieurs milliers - exilés flamands, wallons et bruxellois garderont le contact avec leur pays natal. En Argentine, la «communauté flamande» locale éditait un journal, «De Schakel» (Le maillon), qui se diffusait en Flandre via des organisations d'extrême droite. L'un des principaux responsables en Flandre de ce journal fut Roeland Raes, cofondateur en 1978 du Vlaams Blok (le nom d'origine de l'actuel Vlaams Belang). L’iun des intellectuels de Rex, Pierre Daye, avait aussi trouvé refuge en Argentine. Il mourut à Buenos Aires en 1960.

En Belgique, les anciens collaborateurs, surtout flamands, ont bénéficié d'un appui important au sein de l'opinion publique du nord du pays. Quelques années après la guerre 40-45, le quotidien catholique «De Standaard» revendiquait ouvertement la réhabilitation des anciens combattants flamands du front de l'Est. A partir de 1951, plusieurs milliers d'anciens collaborateurs profitèrent de mesures clémentes à leur égard, sous le gouvernement catholique de l'époque (PSC-CVP) : leurs restrictions à la vie publique furent éliminées, leurs condamnations révisées. De nombreuses grâces furent accordées par le roi. Les fonctionnaires qui avaient collaboré et qui avaient été suspendus furent pour leur part rétablis pour la majorité d'entre eux dans leur fonction.

Droite catholique et nationaliste pour l'amnistie
Des partis politiques comme le CVP (l'actuel CD&V d'Yves Leterme, le premier ministre fédéral belge) et la Volksunie (fondée par des anciens membres de la collaboration, dont la N-VA de Bart De Wever est le successeur direct) se lancèrent dans un combat pour l'amnistie de ceux qui collaborèrent durant l'occupation allemande. Plusieurs anciens importants inciviques seront même élus aux élections sur des listes du CVP et de la Volksunie. Ils siègeront ensuite au Parlement !

Des responsables du parti social-chrétien et du parti nationaliste flamands apporteront, jusqu'à récemment encore, leur soutien à des amicales d'anciens combattants flamands engagés sous l'uniforme allemand, dont les dirigeants revendiquaient toujours leur engagement en faveur du nazisme !

La collaboration et l'amnistie sont restées, dans les relations entre le nord et le sud de la Belgique, l'objet de tensions intenses. Depuis la fin de la Guerre 40-45, au sein du mouvement nationaliste flamand, de l'extrême droite à la droite catholique, le combat pour imposer une «réconciliation nationale», dans le but de réhabiliter ceux qui dès 1940 se mirent au service d'un régime dictatorial et criminel, a toujours été à l'ordre du jour.

Manuel Abramowicz

 



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© RésistanceS.be – web-journal de l'Observatoire belge de l'extrême droite – www.resistances.be – info@resistances.be – Article mis en ligne le 12 juillet 2010.

 

 

 




Sommaire du dossier de RésistanceS.be sur l'amnistie des ex-collabos :

Les collabos belges vont-ils être amnistiés ?

Épuration et répression des collaborateurs en chiffres

Répression et réhabilitation des inciviques : Retour dans l'Histoire belge

A la Libération déjà, ils prônaient l'amnistie

Les cas Elias et Hellebaut : chefs des nazis flamands et des SS wallons

Les liens entre la droite catholique et l'extrême droite flamandes (interview d'Hugo Gijsels)

Les liaisons dangereuses entre le CD&V et le Vlaams Belang


A lire également sur ce thème, les précédents articles de RésistanceS.be :

La récupération des «anciens» nazis par les services secrets occidentaux

Rues nazies flamandes... sans complexes

Staf De Clercq : un collabo nazi de référence pour le Vlaams Blok

Au cœur de l'idéologie national-solidariste

Were Di, un cercle à la base du Vlaams Blok et du combat pour l'amnistie

Léon Degrelle : Itinéraire d’un chef nazi wallon

Le dernier chef du rexisme est décédé

Hergé, le père de Tintin, fut-il un vrai collabo ?

Le racisme organisé au cœur de l’Histoire politique belge

Assassinat de Julien Lahaut : le gouvernement fédéral dit stop ! Le Palais royal impliqué ?

A l'Est, les nazis de hier sont réhabilités

 

Consultez aussi notre rubrique «Retour vers l'Histoire»


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