Recomposition
de l'extrême droite en France
Les Identitaires en quête de respectabilité
Le Bloc identitaire (BI), une
organisation d'extrême droite française, pourrait s'allier
avec Jacques Bompard, ex-Front national et actuel maire d'Orange du
Mouvement pour la France du Vicomte Philippe de Villiers. Sous le
label de la «Ligue du Midi», cette alliance fera-t-elle
le jeu de l'UMP, le parti de Nicolas Sarkozy ? Les radicaux rentrent-ils
dans le rang ? Le Vlaams Belang leur apporte son soutien. Et relâche
ainsi ses relations avec le FN de Le Pen. Pour RésistanceS.be,
le politologue Jean-Yves Camus détaille les dernières
nouvelles de cette recomposition de l'extrême droite de France.

Le 17 octobre prochain, le Bloc identitaire
organise une Convention identitaire avec le soutien, notamment, de
la Ligue du Nord italienne, du maire MPF d'Orange et le Vlaams Belang.
La nouvelle est désormais officielle : aux élections
régionales françaises de mars 2010, le maire d’Orange,
Jacques Bompard, ex-dirigeant historique du Front national de Jean-Marie
Le Pen, conduira dans la région Provence-Côte d’Azur
une liste intitulée Ligue du Midi, en référence
à la Ligue du Nord, parti nationaliste nordiste actif en Italie.
L’annonce a été faite le 29 septembre dernier
à l’Agence France- Presse (AFP) par le directeur de la
communication du maire d’Orange, André-Yves Beck, qui
est par ailleurs l’adjoint aux finances du maire de Bollène
(dans le Vaucluse), Marie-Claude Bompard.
La particularité de la situation
est que Jacques Bompard et son épouse sont élus du Mouvement
pour la France (MPF) présidé par Philippe de Villiers,
et qu’ils sont fort critiques suite au rapprochement récent
entre ce dernier et la majorité menée par Nicolas Sarkozy.
Tout en restant membre du MPF, Jacques Bompard se présentera
donc contre Jean-Marie Le Pen, qui mènera la liste frontiste
en Provence-Alpes-Côte d'Azur (Paca). Et il le fera avec pour
allié le Bloc identitaire, que préside Fabrice Robert,
un mouvement qui possède une implantation solide à Nice
et dans le reste des Alpes-Maritimes.
Une concurrence pour le Front National
Formellement, le Bloc identitaire doit avaliser cette décision
lors de sa Convention nationale des 17 et 18 octobre prochains, qui
se tiendra précisément dans le théâtre
municipal du Palais des Princes d'Orange. L’événement
dépasse le stade de l’anecdotique pour deux raisons.
La première est évidemment
le fait que la Ligue du Midi est susceptible de «manger»
une partie de l’espace politique frontiste en Paca, région
où le FN rassemblait encore plus de 10% des voix aux dernières
européennes, en juin dernier. La seconde est que de Villiers,
qui après la débâcle électorale du MPF
à ces mêmes européennes, cherche à se raccrocher
à l’UMP, va devoir choisir rapidement entre suivre la
majorité sarkozyste et s’allier avec les Identitaires.
Sa situation devient d’autant plus inconfortable que André-Yves
Beck a pris soin de préciser à l’AFP que la Ligue
du Midi aurait «évidemment le soutien du MPF» et
même que celui-ci avait «depuis plus d’un an»
donné à Bompard son feu vert pour conduire la liste,
en-dehors de l’UMP. Une version immédiatement démentie
par Patrick Louis, le secrétaire général du MPF,
pour qui la décision n’a pas été avalisée
par le bureau national du parti villériste… mais qui
ménage toutefois une porte de sortie en ajoutant qu’un
soutien ultérieur à Jacques Bompard pourrait bien être
décidé.

Filip Dewinter (dirigeant du Vlaams Belang) et Jean-Marie Le Pen (président
du Front national). Le VB flamand et le FN français se sont
alliés au Parlement européen, il y a déjà
vingt ans.

Filip Dewinter (à l'extrême droite),
dans son bureau au Parlement flamand, en compagnie en 2007 d'une délégation
de la direction du Bloc identitaire. Au mur, une affiche du mouvement
français Ordre nouveau. Aujourd'hui, le VB de Dewinter n'est
plus en bonnes relations avec le FN. Il semble lui préférer
les radicaux du Bloc identitaire.
Nouvel allié français pour le Vlaams Belang
Intéressant du point de vue de la politique française,
cette évolution a également des répercussions
en Belgique. La plus importante découle du fait que le député
européen flamand Frank Vanecke se déplacera en personne
à la Convention Identitaire des 17 et 18 octobre prochains
à Orange, pour y prendre la parole au nom du Vlaams Belang.
Cette présence signifie que le
parti nationaliste flamand voit l’avenir du FN en noir et se
cherche un autre allié. La quête de respectabilité
du Belang rejoint ici l’évolution du Bloc identitaire,
qui s’affirme désormais comme un mouvement populiste
principalement préoccupé par la croissance de l’islam
en Europe et le caractère désagrégateur du multiculturalisme.
Dans les deux formations domine en conséquence le souci de
se démarquer de l’antisémitisme et de l’antisionisme.
Un changement qui n’a pas échappé à la
presse française : «la Semaine de l’Hérault»,
rendant compte du lancement d’une liste identitaire menée
par Richard Roudier dans la région Languedoc-Roussillon (sans
le MPF), soulignait ainsi que «la Ligue se rapproche des populistes
flamands qui collent des affiches en yiddish afin de prêter
main forte aux diamantaires juifs d’Anvers menacés par
l’insécurité musulmane».
Le Bloc identitaire quitte Nation
Conséquence annexe : le mouvement Nation, formé
en Belgique en 1999 par des dissidents frontistes, et le Bloc identitaire
semblent avoir séparés leurs chemins. Depuis plusieurs
années, l'organisation d'extrême droite française
était le principal partenaire étranger du mouvement
belge Nation. Ce dernier prenait d'ailleurs exemple sur les identitaires
français pour se développer en Belgique. Désormais,
le BI a laissé tombé Nation, singularisé par
son hostilité à l'égard du Vlaams Belang. Ses
liens avec la Vlaams Huis, un lieu de rendez-vous des identitaires
français, bruxellois, wallons et flamands situé à
Lille, ont aussi cessé.
La «mouvance identitaire»,
issue du courant nationaliste-révolutionnaire des années
1970, se divise désormais entre une fraction populiste modérée
- conduite par le Bloc identitaire en France qui souhaite se positionner
entre le FN et l'ultradroite de la majorité présidentielle
- et des radicaux jusqu'au-boutistes opposés à toute
conformisation de la droite nationaliste et identitaire.
Jean-Yves Camus
Correspondant français de RésistanceS.be
Stratégie
des Forces nouvelles

France, fin des années 1970, affiche
du Parti des forces nouvelles, une dissidence du Front national
de Jean-Marie Le Pen – Archives Article 31
Le
tournant stratégique actuel du Bloc identitaire se rapproche
de celui opéré au milieu des années 1970
par le Parti des forces nouvelles (PFN). Le PFN était
une dissidence du Front national français rassemblant
les purs et durs de l'extrême droite de l'époque,
venant du mouvement Ordre nouveau, mais préconisant –
pour arriver au pouvoir ! - une alliance avec la droite républicaine
et libérale. Les radicaux du PFN apporteront ainsi un
soutien actif au président Valéry Giscard d'Estaing,
contre François Mitterrand et Jean-Marie Le Pen !
La stratégie adoptée
par le Bloc identitaire n'est pas étonnante. Depuis un
certain temps, il s'est rapproché du cercle Polémia,
pseudopode du Club de l'Horloge, un cercle de réflexion
défendant un corpus national-libéral et un front
uni des différentes droites contre la gauche. Ce n'est
pas pour rien que le chef de file de Polémia est au programme
de la Convention identitaire, organisée à la mi-octobre
dans la ville d'Orange par le Bloc identitaire.
Ce dernier se positionnait jusqu'à
récemment comme étant un mouvement rebelle anti-système.
Il démontre que l'extrême droite par intérêt
peut, dans un contexte particulier, changer radicalement de
position et se «normaliser» afin de s'intégrer
dans le paysage politique. S'agit-il d'une stratégie
opportuniste ou la preuve de la fausse nature «révolutionnaire»
de l'extrême droite dite «radicale» ? Sans
doute, il s'agit de ces deux hypothèses à la fois.
Ce choix d'alliance stratégique avec Jacques Bompart,
maire d'Orange élu sous l'étiquette du Mouvement
pour la France mais souhaitant rompre avec lui, aurait aussi
pour raison le souhait d'occuper le créneau laissé
vide par l'alliance MPF-UMP et le déclin du FN.
Manuel Abramowicz
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